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COMITƒ DE LECTURE
Isabel Violante
Ungaretti et Shakespeare, le temps dŽvorant
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n pote qui traduit de la poŽsie le faisant dans une langue donnŽe, ŽprouvŽe, la sienne (sa culture, son idiolecte, ce qu'on finit par appeler son style), Žtudier ses stratŽgies et finalement son Ïuvre de traducteur revient ˆ Žvaluer si, par rapport ˆ cette langue, la traduction prend valeur de vŽrification, de confirmation, de dŽpassement. Autrement dit, si dans l'acte de traduire le pote traducteur rŽutilise cette langue poŽtique, la met ˆ l'Žpreuve, ou en explore une nouvelle. Il faudrait s'entendre sur la notion de Ç langue poŽtique È, qu'on peut cerner dans des termes spitzeriens : une langue composŽe des dŽclics que produit la lecture du texte poŽtique.
 
Il s'agit ici d'Ungaretti et de Shakespeare : il s'agit de ce qu'un pote italien, un des fondateurs du canon de la poŽsie du XXe sicle en Italie, traducteur par ailleurs de Racine et de MallarmŽ, apporte ˆ Shakespeare, de ce qu'il trouve chez lui, de ce qu'il tire de lui. D'Žvaluer comment, dans sa traduction de quarante des cent cinquante sonnets de Shakespeare, publiŽe ˆ la fin de la Seconde Guerre mondiale, c'est la langue poŽtique mme d'Ungaretti qui se donne ˆ lire, ou bien une qute, ou un t‰tonnement.
 
Le temps de la traduction
 
Giuseppe Ungaretti, nŽ en 1888 ˆ Alexandrie, Žtudia ˆ Paris et vŽcut ˆ Rome, avec un long passage par le BrŽsil ; pote Ç entre les langues È, selon la formule de Jean-Charles Vegliante [1], parce qu'ŽlevŽ en italien et franais. Il disait savoir l'arabe ; divers tŽmoignages attestent qu'il ne parlait pas l'anglais, ni l'espagnol, et trs mal le portugais, qu'il a cependant traduits : qu'il traduisait en rŽalitŽ avec un relais, trs souvent le franais [2]. Son premier recueil para”t pendant la Grande Guerre, en 1916. Il revient ˆ Paris en 1919, puis s'installe en Italie. Il part avec sa famille au BrŽsil en 1936, enseigne ˆ Sao Paulo ; en 1939 son fils Antonietto, ‰gŽ de neuf ans, meurt brusquement : cet enfant mort sera une ombre constante dans sa vie et son Ïuvre. Ë la dŽclaration de guerre Ungaretti revient en Italie, et il vivra ˆ Rome, avec de brefs mais frŽquents sŽjours parisiens, jusqu'ˆ sa mort en 1970.
 
Ungaretti n'est pas un pote prolixe. En nombre de pages, son Ïuvre de traducteur reprŽsente quatre fois son Ïuvre de pote. Il laisse essentiellement cinq grands recueils (sa premire traduction complte en franais portait un titre aux rŽsonances bibliques, Les cinq livres [3]) : Il porto sepolto, paru en 1916, inclus ensuite dans Allegria di Naufragi en 1919, devenu L'Allegria en 1931 ; Sentimento del tempo (1933) ; Il dolore (1947) ; La Terra promessa (1950) ; Un grido e paesaggi (1952) ; Il taccuino del vecchio (1961). En 1946 Ungaretti invente pour son Ïuvre poŽtique un titre unitaire, Vita d'un uomo, Vie d'un homme : une Ïuvre unitaire donc scandŽe en trois pŽriodes nettement lisibles : l'hermŽtisme de L'Allegria, le classicisme de Sentimento del Tempo, la crise de Il Dolore, l'exploration des formes et des genres anciens Ñ ŽpopŽe, madrigal, fragment Ñ ou non poŽtiques Ñ prose Ñ dans les recueils suivants.
 
Ungaretti relisait, reprenait constamment ses pomes, le dŽtail du texte, l'agencement des pices dans le recueil, dont il remaniait la configuration. Ce travail de variantes, reprises, rŽŽditions, fait que son Ïuvre est, ˆ chaque instant, la somme de ce que le pote veut bien conserver de ce qu'il fut. Aussi ses pomes de guerre, ou ses pomes en franais, sont-ils tour ˆ tour prŽsents et absents dans ce qu'il considre comme son Ïuvre complte : selon les dates d'Ždition, donc selon le moment du regard rŽtrospectif que suppose la rŽvision d'une Ždition d'Ïuvres compltes, Ungaretti les incluait ou les passait sous silence. Un travail de variantes qu'il Žtendait tout naturellement ˆ ses traductions, envisagŽes ˆ tous effets comme faisant partie intŽgrante de son Ïuvre poŽtique. Car si, ˆ partir de 1946, toute la crŽation en vers d'Ungaretti est regroupŽe sous le titre Vita d'un uomo, ses traductions aussi appartiennent ˆ cet ensemble, si bien que le titre complet de sa traduction de Shakespeare est Vita d'un uomo. 40 sonetti di Shakespeare : que la part de biographie poŽtique comprise dans la formule Ç Vita d'un uomo È prŽside Žgalement ˆ cette traduction tourmentŽe.
 
Le premier volume qu'Ungaretti consacre au pote anglais, XXII sonetti di Shakespeare ; scelti e tradotti da Giuseppe Ungaretti, tirŽ ˆ 498 exemplaires, para”t au milieu de mille difficultŽs pendant l'occupation allemande ; un an plus tard, en janvier 1945, le premier numŽro de la revue Poesia publie six pomes de Shakespeare dans la traduction d'Ungaretti. Les anthologies quasiment dŽfinitives des deux potes baroques auxquels Ungaretti a travaillŽ pendant la guerre paraissent en 1946 (40 sonetti di Shakespeare) et en 1948 (Da G—ngora e da MallarmŽ). La version dŽfinitive de la traduction shakespearienne sera ŽditŽe en 1964 avec d'autres variantes encore, l'aboutissement d'une aventure Žditoriale assez complexe, o les alŽas de la guerre croisent les hŽsitations du traducteur et les relectures incessantes du crŽateur.
 
La poŽsie d'Ungaretti se place constamment sous le signe du temps : le temps historique de l'inspiration et de la crŽation, si bien que dans ses pomes est trs souvent incluse la date de crŽation, qui figure en haut ou en bas du texte ; et trs souvent cette inscription temporelle participe d'une fiction poŽtique. Et puis l'obsession du temps qui prŽside ˆ la crŽation comme ˆ la vie, que le titre Sentimento del Tempo, le sentiment du temps, cŽlbre avec Žloquence.
 
Ç Une Ïuvre originale de poŽsie È
 
Mais pourquoi traduire ? Si l'on peut Žvoquer, ˆ ses dŽbuts du moins, des raisons d'opportunitŽ ou de stratŽgie Žditoriale, par exemple pour la traduction d'Anabase de Saint-John Perse en 1936, il est clair qu'elles ne suffisent pas ˆ justifier que l'Ïuvre du traducteur soit tellement plus imposante que celle du pote. Ungaretti a traduit du franais, beaucoup (Saint-John-Perse, donc, et deux rŽcits de Jean Paulhan, pour les vivants ; puis L'Aprs-midi d'un Faune de MallarmŽ, Phdre de Racine, la poŽsie de Rimbaud, restŽe largement inŽdite), mais aussi de l'espagnol (G—ngora), du portugais du BrŽsil (fables populaires, pomes du XVIIIe et potes contemporains), et de l'anglais : Shakespeare, puis Blake [4]. Et pourtant, interrogŽ ˆ ce sujet en 1946, Ungaretti exprimait une position qui est tout ˆ la fois une condamnation et une illustration de la traduction :
 
La poŽsie est tellement individuelle et inimitable, qu'elle est intraduisible. La traduction est l'Žpreuve du feu de combien elle est individuelle et inimitable. Son rythme ne peut tre traduit, chaque langue faisant dŽriver ses regroupements rythmiques de sa nature et de la longueur de ses mots, de la manire la plus propre et sans possibilitŽ de transfert. La qualitŽ syllabique ne peut tre traduite, la premire diffŽrence sensible entre deux langues rŽsidant justement dans les valeurs phoniques. Le contenu ne peut tre traduit, parce que chaque contenu est animŽ et entra”nŽ dans le secret d'une personnalitŽ. Autrement, elle ne serait pas une personnalitŽ unique, comme l'est fatalement chaque personnalitŽ humaine. Le contenu sera donc lui aussi soumis ˆ l'interprŽtation. Enfin, on ne peut traduire sa forme ni son style, dans lesquels tout se retrouve, se confond et vit, et devient Žmouvant, puisque tout le reste ne devait ni ne pouvait tre traduit. Pourquoi traduit-on alors, me demanderez-vous ? Pourquoi est-ce que moi-mme je traduis ? Simplement pour faire une Ïuvre originale de poŽsie [5].
 
Traduire fut pour Ungaretti une activitŽ constante, avec des pics, des rŽmissions et un moment crucial, l'avnement du baroque dans sa vie et dans sa poŽsie, entre 1932 et 1948, dont la dŽcouverte co•ncide avec l'arrivŽe ˆ Rome, la contemplation de Michel-Ange, architecte et sculpteur, mais aussi pote. Il n'y a auparavant que vellŽitŽs de traduction. Aprs, il y a aboutissement, prolongement, aventure certes, avec Rimbaud et Blake, jusqu'ˆ la juxtaposition au sein d'un mme ouvrage de la crŽation poŽtique et de la traduction poŽtique, avec le volume tardif Apocalissi e sedici traduzioni [6].
 
Les premires traductions de G—ngora par Ungaretti datent de 1931, et quelques fragments paraissent ds 1932, repris dans Traduzioni en 1936. Le passage de G—ngora ˆ Shakespeare est mŽdiŽ par PŽtrarque : l'un et l'autre incarnent deux voix baroques de ce pŽtrarquisme europŽen qui pour Ungaretti est comme une koinŽ [7] : Ç Le PŽtrarquisme [É] ne pouvait dessiner toute l'immensitŽ de ses intŽrts ˆ travers la seule traduction de quelques sonnets de G—ngora, et j'avais, en 1931, songŽ ˆ une interprŽtation des pomes de Shakespeare È [8]. Cependant, en travaillant les sonnets de Shakespeare, Ungaretti met en italien des textes considŽrŽs jusque-lˆ comme mineurs, dont les traductions Žtaient comptŽes : la toute premire, celle d'Angelo Olivieri, de 1890, est en prose, la premire traduction en vers, celle d'Ettore Sanfelice, date de 1898. Curieusement, Ungaretti n'est pas le seul traducteur italien de Shakespeare pendant la guerre : la traduction de Pietro Rebora para”t en 1941, en 1948 Eugenio Montale inclut trois sonnets dans Quaderno di Traduzioni. Ë la mme Žpoque, Celan le relit et le traduit.
 
La Ç grande aventure È [9] que fut la traduction de Shakespeare va donc de 1931 ˆ 1948. Une pŽriode de t‰tonnements poŽtiques et de tourments personnels, de travail universitaire au BrŽsil puis de guerre en Italie. Entre Sentimento del Tempo et Il Dolore, onze ans. Ungaretti n'Žcrit pas, n'Žcrit plus. Les deuils rŽcents du pote, la mort de son frre Costantino en 1937, et surtout celle de son fils Antonietto en 1939, expliquent peut-tre ce silence. Cette Žpoque, Ungaretti la prŽsente toujours comme la plus stŽrile pour sa poŽsie :
 
Au BrŽsil je fais le professeur, j'enseigne, et je m'occupe surtout d'Žtudier des Žcrivains italiens. J'Žtudie Dante, j'Žtudie Manzoni, d'autres Žcrivains italiens, Boccace, presque tout mon temps est consacrŽ ˆ ces Žtudes, ce sont des essais qui probablement verront le jour, quelques-uns ont dŽjˆ ŽtŽ publiŽs, et je n'arrive pas ˆ faire de la poŽsie. Je m'y suis mis tant de fois, au BrŽsil, je n'ai pas pu Žcrire un vers. Je ne sais pas pourquoi. J'ai beaucoup travaillŽ, j'ai travaillŽ avec bonheur, mes Žcrits de critique de cette Žpoque, ce sont des Žtudes qui sont bien venues, mais la poŽsie, je ne pouvais pas en faire. J'avais commencŽ en Italie La Terra Promessa, j'ai griffonŽ, j'ai griffonŽ, je n'ai rien pu en faire. Alors, pour voir, je me suis mis ˆ la traduction (quand je n'arrive pas ˆ faire de la poŽsie, en somme, pour en faire quand mme, je traduis, et j'apprends, et je me renouvelle), mais je n'arrivais pas ˆ traduire. J'ai pris des sonnets de Shakespeare, ils sont difficiles, c'est entendu, mais en somme un sonnetÉ j'y ai peinŽ des semaines et des mois et je n'en suis pas venu ˆ bout [10].
 
Ainsi la traduction de Shakespeare se substitue explicitement ˆ la poŽsie : Ç Ë Rome, une nuit de l'annŽe dernire, j'Žtais en qute d'un dŽrivatif quelconque ˆ ces soucis qui m'accablaient, et je me suis de nouveau mis ˆ taquiner quelques phrases, et soudain je me suis aperu que, s'il n'Žtait pas prŽsomptueux de s'obstiner ˆ transfŽrer un contenu poŽtique d'une langue ˆ une autre avec quelque prŽcision, il Žtait absurde de ne pas laisser chacune de ces deux langues, si dissemblables, suivre chacune son vers È [11]. Ñ un Ç dŽrivatif È, un ersatz.
 
Je ne traiterai pas ici du choix du pote, des 40 sonnets qu'il retient. La liste des incipit, donnŽe en annexe, suffit ˆ produire une impression de la manire du traducteur. On le voit conserver quelques regroupements, comme les 50-51 o le pote chevauche une monture fatiguŽe, et refuser les choix les plus prŽvisibles : ainsi il n'a pas retenu le sonnet 49, Ç Against the time È, qui pourrait si bien s'enter sur sa propre poŽtique. Je ne traiterai pas non plus des erreurs. Ungaretti est bien conscient des pŽrils de son entreprise, dont les enjeux sont stylistiques et mŽtriques : Ç Il y avait plusieurs sortes d'erreurs ˆ Žviter : de langage ; ou des erreurs d'interprŽtation : la manire emphatique des Romantiques, la manire lŽchŽe des contemporains, la manire pudibonde de tant d'autres È [12]. Comme la poŽsie, la traduction a ses inspirations. L'Ždition des XXII sonetti di Shakespeare porte en introduction une indication biographique et historique : Ç Cette traduction Žtait annoncŽe et devait para”tre il y a huit mois, si un prŽlvement de papier et d'autres entraves de ces semaines horribles n'Žtaient intervenus pour en retarder la parution È [13]. Ces lignes ont ŽtŽ Žcrites en dŽcembre 1944, et les dates en bas de page sont Ç dŽcembre 1943-septembre 1944 È. De ces Ç semaines horribles È Ungaretti s'entretiendra avec Jean Amrouche, o la seule Žvidence est la facilitŽ inattendue de cette traduction si laborieuse auparavant :
 
Les sonnets de Shakespeare ont ŽtŽ traduits pendant l'occupation allemande, publiŽs ˆ Rome ˆ ce moment-lˆ aussi, et dans cette pŽriode j'ai pu traduire avec une facilitŽ et une rapiditŽ inattendues, extraordinaires [14].
 
La crŽation du traducteur
 
Il est explicite qu'Ungaretti traduit Shakespeare en lieu et place d'Žcrire de la poŽsie. Que, pendant la guerre, il traduit Shakespeare comme il Žcrit sa poŽsie. Mmes Žlans, illuminations, rapiditŽ, et mme cette miraculeuse Ç facilitŽ È, un mot qu'un traducteur n'emploie jamais.
 
C'est que dans Shakespeare Ungaretti rŽsume son parcours poŽtique. Il remonte ˆ la source pŽtrarquesque. Il retrouve l'hermŽtisme de ses dŽbuts. Cela, le taducteur le rŽvle dans un Žtonnant exemple d'auto-critique appliquŽe ˆ sa traduction du sonnet LXVIII, qu'il considre comme Ç le mieux traduit È [15] :
 
La sua guancia mappa delinea dei giorni d'una volta
Quando bellezza aveva l'alba e morte, uso dei fiori,
Quando non nati ancora, segni bastardi d'attrazione
Non ardivano farsi seggio su una fronte vivente,
Quando le trecce d'oro della morte,
Diritto dei sepolcri, non erano recise nŽ asportate
PerchŽ un'altra vita godessero su una seconda testa,
Quando il letto della bellezza, morto non rallegravi :
In lui vedrete ancora quelle ore antiche e sante
Prive d'ogni ornamento, quando bellezza era se stessa e vera
E non ne seguiva d'estate togliendo il verde altrui,
E non rubava per rifarsi nuova, il decaduto :
          Va conservando lui Natura come opportuna mappa
          Per segnalare alla falsa Arte, la bellezza d'un tempo [16].
 
Le traducteur commente longuement ses choix lexicaux :
 
Pourquoi serait-il laid de rapprocher Ç joue È de Ç carte È, comme l'a fait Shakespeare ? Ce sonnet dŽborde de choses, et pourquoi ne devrait-il pas se remplir encore, pourquoi sa poŽsie ne serait-elle pas enrichie de cette odeur d'eau saum‰tre, de mer, d'ocŽan mme, qui est si bien ŽvoquŽ par Ç carte È ? Les modes de la poŽsie sont infinis, comme ceux de la peinture, et dans le monde il y a de la place pour Rapha‘l et pour Picasso. C'est un sonnet plein de thމtre, avec des tresses blondes arrachŽes ˆ la mort dans les tombeaux ; avec la foule des courtisans en perruque blonde Ñ les cheveux des morts Ñ pour aduler la Reine aux tresses blondes ; avec des mots tels que Ç store È, qui porte l'odeur du trafic fŽbrile des ports, de sueur, de goudron, de l'alignement des magasins, des Žpices. Et si d'une joue, de cette joue du vertueux jeune Seigneur, que l'on suit de l'enfance ˆ la vieillesse, on affirme qu'au cours de son existence elle dessinera comme la route d'une navigation, qu'elle sera comme une Ç carte È prŽcieuse pour qui a besoin d'une guide sžr dans les tourmentes de la beautŽ Ñ pourquoi s'en Žtonner ? Parmi les scnes ŽvoquŽes, Ñ dans ce tableau, Ñ quelle autre image aurait ŽtŽ plus rŽussie ? Laquelle aurait ŽtŽ mieux adaptŽe [17] ?
 
La valorisation des Ç paroles È, du simple Ç sens des choses È, est particulirement sensible dans ce pome o les substantifs s'accolent et s'aimantent, Ç la sua guancia mappa È, Ç l'alba e morte È, Ç uso dei fiori È, pour composer une prosodie binaire, Ç recise nŽ asportate È, Ç antiche e sante È, Ç se stessa e vera È, qui sature de sens chaque vers. Ungaretti dŽfend la possibilitŽ d'une poŽsie paratactique, o les mots sont juxtaposŽs et, soulignons le terme, trouvŽs : Ç ho trovato le parole È, Ç j'ai trouvŽ les mots È. La poŽsie prŽcisŽment qu'il avait trouvŽe dans son trobar clus, sa phase hermŽtique, dans un pome comme Ç Lago luna alba notte È, Ç Lac lune aurore nuit È, qui mŽrite ici d'tre citŽ intŽgralement dans la traduction de Philipe Jaccottet : Ç Arbustes grles, cils/ De murmure cachŽ.// LividitŽ plus p‰le, ruineuseÉ// Un homme, solitaire, passe/ Dans sa muette stupeurÉ// Conque brillante, tu jettes/ Aux bouches du soleil !// Tu reviens, ‰me, comble de reflets/ Et retrouves riant/ L'obscurÉ// Temps, fugace frissonÉ È [18]
 
PŽtrarquismes
 
Si Ungaretti traduit Shakespeare pour rŽactiver son propre mouvement poŽtique, il y cherche Žgalement, c'est palpable, un fond pŽtraquesque qui le rattache ˆ ses recherches comme historien de la littŽrature, comme professeur ˆ Sao Paulo puis ˆ Rome (qui est une autre ersatz de la crŽation poŽtique). Il commence par dissŽquer le sonnet. Lorsqu'il dŽclare : Ç J'ai pris des sonnets de Shakespeare, ils sont difficiles, c'est entendu, mais en somme un sonnetÉ j'y ai peinŽ des semaines et des mois et je n'en suis pas venu ˆ bout È [19], s'il se permet une concession telle que Ç En somme, un sonnet È, c'est qu'il conna”t bien le mŽcanisme du sonnet, et qu'il l'ouvre, comme une horloge.
 
En italien, le pome anglais garde ainsi sa forme de sonnet, enserrŽe en quatorze vers, mais la versification est inhabituelle, le vers long, trs long parfois, Žtonne chez celui qui fut le pote des versicules : un seul vers de onze pieds, le cinquime, qui pourrait tre de PŽtrarque, est ench‰ssŽ dans une alternance et une combinaison de vers de cinq, sept, neuf et onze pieds. Ce qu'Ungaretti annonce en introduction : Ç Si l'on note que dans un mme groupe de vocables, la quantitŽ des syllabes italiennes est supŽrieure ˆ celle des anglais dans un rapport d'environ seize pour dix ou onze, la difficultŽ est rŽsolue È [20] : ses vers sont donc une combinaison mŽtrique. Mais cette premire introduction n'a pas parŽ ˆ toutes les critiques qu'ont suscitŽ les traductions des sonnets de Shakespeare [21], si bien qu'Ungaretti a ŽtŽ amenŽ ˆ dŽfendre la traduction de ce pome prŽcisŽment, donc ˆ expliciter encore sa position de traducteur : Ç Les vers de neuf, sept, onze ou cinq syllabes n'ayant jamais ŽtŽ des schŽmas pour moi, il ne naissent jamais chez moi aprs que j'ai trouvŽ les paroles ; mais ils naissent avec les paroles, dont ils animent naturellement le sens È [22].
 
Ungaretti rŽpte non seulement des structures de sa poŽsie, mais des lexmes aussi : il puise dans sa langue. Il semble difficile de contester que dans le sonnet LXVI le pote italien ait ŽtŽ attirŽ par ce Ç And captive good attending captain ill È qui devient l'Žcho d'un hŽros de Sentimento del Tempo, le capitaine qu'il avait connu pendant la Grande Guerre ; partant, que lorsqu'il traduit le vers de Shakespeare par Ç E al male capitano, subordinato il bene in servit È, il ne songe pas ˆ ses vers des annŽes 1930, Ç Fui pronto a tutte le partenze. // Quando hai segreti, notte hai pietˆ./ [É] Il capitano era sereno. // (Venne in cielo la luna)  [É] È [23]
 
Le Shakespeare que choisit le traducteur Ungaretti est tragiquement conscient de l'absence, de l'oubli et du temps, qu'il rŽitre dans un lexique dŽjˆ investi par le pote Ungaretti. Ainsi le sonnet XXXIII, avec son stupŽfiant Ç universo orbato È :
 
Ho veduto pi d'un mattino in gloria
Con lo sguardo sovrano le vette lusingare,                
Baciare d'aureo viso i verdi prati,
Con alchimia di paradiso tingere i rivi pallidi ;
E poi a vili nuvole permettere
Di fluttuargli sul celeste volto
Con osceni fumi sottraendolo all'universo orbato
Mentre verso ponente non visto scompariva, con la sua disgrazia :
Uguale l'astro mio brill˜ di primo giorno
Trionfando splendido sulla mia fronte ;
Ma, ah ! non fu mio che per un'ora sola,
Il nuvolo della regione giˆ lo maschera a me.
Non l'ha in disdegno tuttavia il mio amore
Astri terreni possono macchiarsi se il sole del cielo non si macchia [24].
 
Et aussi ce vers du sonnet CXIX, Ç Come i miei occhi furono dall'orbita propria stravolti È, qui traduit l'anglais Ç How have mine eyes out of their spheres have fitted È. Ces termes rŽitŽrŽs d' Èorbita È, Ç universo orbato È dans la poŽsie d'Ungaretti expriment la Rome baroque et torturŽe qui traverse le sujet lyrique et dramatique depuis Sentimento del Tempo ˆ Il Dolore, celle du vers de Ç D'agosto È, Ç Sino ad orbite ombrate spolpi selci È [25], qui est l'Žpure de plusieurs passages de la prose au vers, et de plusieurs vers ˆ un seul. L'absence d'un seul tre transforme l'univers Ç orbato È, Ñ privŽ, aveuglŽ Ñ en orbita, paronomase explorŽe en poŽsie, o tout est allŽgorique d'un squelette.
 
Autre exemple de rŽemploi presque archŽologique d'un terme poŽtique dans la traduction, l'itinŽraire d'un adjectif singulier, le Ç famelico È de Ç Sicura avanzi e canti/ sopra un mare famelico È [26], dans L'Allegria, qui figure en incipit d'un sonnet shakespearien :
 
O famelico tempo, la zampa del leone corrodi
E fa' che la terra divori la propria genitura [27].
 
L'adjectif fatal reviendra, avec un sens et une position identiques, dans un pome tardif : Ç é ora famelica È [28]. Est-ce hasardeux que d'imaginer que cette deuxime occurrence de l'adjectif Ç famelico dans la poŽsie d'Ungaretti est informŽe par sa prŽsence lancinante, sa connotation temporelle, ˆ travers la traduction shakespearienne ? Ainsi non seulement la traduction serait une reprise et mise ˆ l'Žpreuve de la langue poŽtique, mais elle figurerait Žgalement une consolidation et une vŽrification de cette langue, dont le terrain de dŽfinition n'est plus l'Ïuvre poŽtique du traducteur, mais aussi l'Ïuvre de traducteur du pote.
 
Enfin la traduction permet au pote de dire ce qu'il ne peut encore dire. Lorsqu'Ungaretti Žcrit Ç Una seconda gravidanza d'un anteriore figlio È [29], son fils Antonietto est dŽjˆ mort. Lorsque l'angoissant sentiment du temps de Shakespeare semble pouvoir tre contrŽ par l'enfantement allŽgorique de la crŽation littŽraire, cet enfantement mme est mis en doute et compromis. L'enfant est mort. Dans le premier des Quaranta sonetti, prŽsent ds 1944, les ravages du temps se conjuguent au futur, et la paternitŽ, qui est une possibilitŽ de survie (de la beautŽ de l'tre aimŽ, et mŽtaphoriquement de l'tre lui-mme), au conditionnel :
 
Ma quale lode inspirerebbe la tua bellezza logora
Se tu potessi replicare : Ç questo mio ragazzino
Assolverˆ il mio debito, scusabile farˆ ch'io invecchi È,
La sua bellezza dimostrandosi, per successione, tua !
          Sarebbe il tuo rinnovamento quando sarai giˆ vecchio,
          Vedresti il tuo sangue ardere quando ne sentirai giˆ il gelo [30].
 
Dans Il Dolore, qui para”t en 1946, dont la rŽdaction est prŽparŽe, comme accouchŽe par la traduction de Shakespeare, l'absence d'un enfant se conjugue dans une variation analogue des temps verbaux : Ç Mi porteranno gli anni/ Chissˆ quali altri orrori,/ Ma ti sentivo accanto,/ M'avresti consolato È [31]É Le futur assure que le temps vient tout dŽtruire, l'imparfait convoque le souvenir, le conditionnel, passŽ ici, prŽsent chez Shakespeare, vient tout compromettre : c'est la situation temporelle que Carlo Ossola dŽfinit comme une Ç rŽversibilitŽ du futur dans le passŽ, 'agglutinŽe' dans un mme 'inconstant stay' È [32]. Un enfant, un fils, est Ç le modle Žternel de la beautŽ [É] reprŽsentŽ comme le passage de la forme qui se dŽcoupe contre la destruction de la mort. En rŽsulte une sorte de manichŽisme dans lequel l'indestructibilitŽ de la jeunesse est compromise par sa dissolution dans l'individuel È [33].
 
Le pote hermŽtique s'autorise en traduction des tentations prosa•ques : il guette dans le texte anglais des juxtapositions qui l'autorisent ˆ ce que la poŽsie italienne, et sa propre poŽsie jusque lˆ, n'exploraient pas. Dans le distique final du sonnet XXVIII, Ç Ma il giorno deve tutti i giorni prolungarmi gli affanni/ E notte farmene apparire pi aspro ogni notte il male È [34]. la rŽpŽtition conserve du caractre obsŽdant de cette Ç notte È, nuit fatale, Ç night doth nightly È. Dans le sonnet CXXVIII, l'identitŽ entre le sujet et le complŽment d'objet direct, Ç Quante volte quando, mia musica, musica tu eseguisci È [35] est le ressort du pome, et un pige grammatical que seule rŽsout une virgule ajoutŽe au texte anglais. Ces rŽpŽtitions qui s'apparentent ˆ la nonchalance de la prose et aux explorations poŽtiques qui viendront avec Monologhetto ( ÈIl cielo un cielo di zaffiro/ E ha quel colore lucido/ Che di questo mese gli spetta/ Colore di Febbraio/ Colore di speranza È [36] sont Žgalement des vertiges hermŽtiques : la syntaxe tourmentŽe prŽlude ˆ des anacoluthes, des ellipses qui ont constituŽ la poŽsie d'Ungaretti avant la traduction de Shakespeare, qui y affleurent aprs, comme dans un pome du Taccuino del Vecchio, qui ˆ certains Žgards s'apparente au sonnet XXVIII :
 
L'evocato miracolo mi fonde
La notte allora nella notte dove
Per smarrirti e riprenderti inseguivi
Da libertˆ di pi
In pi fatti roventi,
L'abbaglio e l'addentare [37].
 
 
Douleur et poŽsie
 
Le recueil Il Dolore tire son titre de la confrontation entre la douleur personnelle, individuelle (la mort de son fils Antonietto) et la douleur collective (la tragŽdie de la Seconde Guerre mondiale). On parlait de silence : le pote est muet, il rŽapprend ˆ Žcrire par le biais de la traduction. Dans cette traduction, il module un cri. Obsessionnel dans ses choix, t‰tonnant parfois dans ses solutions, Ungaretti tisse ˆ travers Shakespeare le passage de Sentimento del tempo ˆ Il Dolore. Sentimento del Tempo s'achevait par l'interrogation et la rŽpŽtition Ç quale grido ridesti È, qui dans la premire version, de 1934, Žtait le lancinant :
 
Nelle sere d'estate
Quale dolore grida ?
Quale dolore grida [38] ?
 
Le cycle funbre de Ç Giorno per giorno È, dans Il Dolore, relve de la lamentation poŽtique sur les enfants morts, presque un genre littŽraire sinon une raison de la littŽrature. Le pote implore : Ç non gridate pi È. On retrouve cette lamentation chez des auteurs qu'Ungaretti frŽquentait et allait chŽrir de plus en plus, du Tombeau d'Anatole [39] que MallarmŽ ne fit qu'esquisser ˆ la complainte de Virgile sur Marcellus [40]. On a lu la complainte de la jeunesse menacŽe chez Shakespeare : cette traduction a accompagnŽ le deuil. La publication de Il Dolore s'ench‰sse entre 40 sonetti da Shakespeare et Da G—ngora e da MallarmŽ. Ungaretti a traduit G—ngora, Shakespeare et Racine au moment o il Žcrit Il Dolore, pour que les voix des autres soutiennent la sienne affaiblie : Shakespeare, G—ngora et Racine forment le chÏur qui accompagne le protagoniste tentŽ par le cri extŽrieur au logos, nŽgation de la parole poŽtique. En traduisant Shakespeare Ungaretti a su rŽpŽter sa poŽsie d'avant, essayer une voie poŽtique autre, qui le conduit moins ˆ ses fragments animŽs par une ambition thމtrale et Žpique, qu'ˆ des textes ˆ la lisire de la prose, ceux qui admettent et accueillent la lenteur et la rŽpŽtition, tel l'autobiographique Monologhetto.
 
C'est un moment d'articulation de la voix, qui para”t lorsque le pote campe son Ïuvre complet : Vita d'un uomo. Justement, Vita d'un uomo. 40 sonetti di Shakespeare est le premier volume de cette sŽrie, qui inaugure le rapport dŽfinitif du pote avec l'Žditeur Mondadori, mais surtout revendique l'unitŽ entre l'homme et l'Ïuvre, entre le pote et le traducteur. Et pourquoi ne pas songer que le titre Ç Quaranta sonetti di Shakespeare È, plut™t qu'un plus simple Ç Da Shakespeare È qui ežt entretenu le parallle avec Da Gongora e da MallarmŽ, fait rŽsonner, sur la couverture, l'Žcho du vers Ç Quando quaranta inverni È, l'Žcho de l'empire et de la menace du Temps, auquel le pote et l'homme se rŽsignent en le traduisant, en le redisant.
 

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Annexe : Liste des incipit des sonnets de Shakespeare traduits par Ungaretti.
 
Giuseppe Ungaretti (1888-1970)
Vita d'un uomo. 40 sonetti di Shakespeare, Milan, Mondadori, 1948
 
2                 Quando quaranta inverni faranno assedio alla tua fronte
6                Non lasciare la scarna mano invernale che, prima
15              Nessuna cosa se ne osservo il terreno sviluppo
19              O famelico Tempo, la zampa del leone corrodi
27              Stremato da stanchezza, verso il letto in fretta m'avvio
28              Come potrei dunque tornare a uno stato felice
29              Quando in disgrazia alla fortuna e agli occhi degli uomini
30              Quando nelle sessioni del dolce silente pensiero
33              Ho veduto pi d'un mattino in gloria
35              Non esser pi preso da pena per quello che hai fatto :
Come la tua virt potrei cantare a modo
Le galanti mancanze che libertˆ va commettendo
50              Oh, a che punto m'accascia percorrere questa mia strada
51              Cos“ il mio affetto pu˜ trovare scusa alla lenta offesa
53              Quale mai la vostra sostanza, di cosa siete fatto
55              Non il marmo, nŽ gli aurei monumenti
59              Se quaggi nulla nuovo, ma tutto quanto ci˜ che
62              L'amore della mia persona mi possiede lo sguardo
66              Stanco di tutto, imploro la pace della morte,
68              La sua guancia mappa delinei dei giorni d'una volta
71              Il vostro pianto quando sar˜ morto non si prolunghi
73              Quel tempo in me puoi vedere dell'anno
98              Da voi fui assente nella primavera
99              Sgridai cos“ la primaticcia viola :
107           Non i timori miei, nŽ l'anima profetica
112           Il vostro amore e la pietˆ ricoprono l'impronta
119           Quali bevvi pozioni delle lacrime di Sirena
120           Oggi gli sgarbi vostri d'un tempo mi sono cordiali
123           No, Tempo, tu non ti potrai vantare che anch'io muti :
128           Quante volte quando, mia musica, musica tu eseguisci
129           Un dispendio di spirito in immane squallore d'onta
130           Non sono il nulla uguali al sole gli occhi della mia bella ;
131           Quale tu sia, per me tirannica e l'uguale sei
132           I tuoi occhi amo ed essi movendosi a pietˆ di me
133           Maledico quel cuore che tanto fa il mio cuore gemere :
140           Quanto sei crudele sii saggia e non spremere pi
144           Ho per disperazione e per conforto due amori,
146           Povera anima, centro d'una terra peccaminosa,
150           Oh ! da quale potere hai tu quella forte potenza
151           Per intendersi di coscienza amore troppo bimbo


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[1] Jean-Charles Vegliante, Ungaretti entre les langues, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1988.

[2] Je me permets de renvoyer ˆ mon Žtude : Isabel Violante Picon, Ç Une Ïuvre originale de poŽsie È. Giuseppe Ungaretti traducteur, Paris, PUPS, 1998.

[3] Giuseppe Ungaretti, Les cinq livres, texte franais Žtabli par l'auteur et Jean Lescure, Paris, ƒditions de Minuit, 1954. Les diffŽrentes traductions d'Ungaretti par Jean Lescure, Jean Chuzeville et Philippe Jaccottet sont disponibles en franais dans l'Ždition de poche Giuseppe Ungaretti, Vie d'un homme. PoŽsie 1914-1970, Paris, ƒditions de Minuit-Gallimard, 1981, puis 1998. En italien, son Ïuvre occupe trois imposants volumes : Vita d'un uomo. Tutte le poesie, Milan, Mondadori, 1970 (dorŽnavant TP), qui comprend son Ïuvre de pote ; Vita d'un uomo, Saggi e interventi, Milan, Mondadori, 1974 (dorŽnavant SI), qui prŽsente un large choix de ses travaux de journaliste et critique ; Vita d'un uomo. Viaggi e lezioni, Milan, Mondadori, 2000, o sont rassemblŽs ses cours universitaires et proses de voyage.

[4] Les volumes de traductions publiŽs par Ungaretti sont les suivants : Traduzioni, Roma, Novissima, 1936 (avec notamment Anabasi de Saint-John Perse et des pomes de Blake et de G˜ngora) ; Vita d'un uomo : 40 sonetti di Shakespeare, Milano, Mondadori, 1946 ; Vita d'un uomo : da G—ngora e da MallarmŽ, Milano, Mondadori, 1948 ; Vita d'un uomo : Fedra di Jean Racine, Milano, Mondadori, 1950 ; Murilo Mendes, Finestra del caos, Milano, Scheiwiller, 1961 ; P‡u Brasil, in Il Deserto e dopo, Milano, Mondadori, 1961 ; Vita d'un uomo : Visioni di William Blake, Milano, Mondadori, 1965. On ne signale ici ni les innombrables traductions parues en revue, non compltement recensŽes ˆ ce jour ; ni les versions intermŽdiaires, dans lesquelles s'articule par exemple le travail sur Shakespeare.

[5] SI, p. 739.

[6] Vita d'un uomo. Apocalissi e sedici traduzioni (Anc™ne, Bucciarelli, 1965) est un volume exclusivement de poŽsie, Žcrite ou traduite par Ungarettti. Aprs une section de pomes fragmentŽs, dŽchirŽs, une sŽrie de traductions : un passage de Lucrce ; de Shakespeare, Ç Quando quaranta inverni faranno assedio alla tua fronte È, Ç O famelico tempo, la zampa del lone corrodi È, Ç La sua guancia mappa delinea dei giorni d'una volta È, Ç Un dispendio di spirito in immane squallore d'onta È ; de G—ngora, Ç FinchŽ dei tuoi capelli emulo vano È, Ç Entro plebee urne, entro regali tombe È, Ç Rapini il mio sembiante, e al tuo pennello È, Ç Freccia impaziente non richiede tanto È ; de Blake, Ç Il bimbetto nero È, Ç Udii cantare un angelo È, Ç Ebbi timore È, Ç In un'ombra di mirto È ; de MallarmŽ, Ç Cantico di San Giovanni È ; de Rimbaud, Ç Vergogna È, Ç A una ragione È.

[7] L'intŽrt d'Ungaretti pour Shakespeare appara”t ds 1918, mais n'acquiert un relief et une singularitŽ poŽtique que dans les annŽes 1930. La premire occurrence du nom de Shakespeare dans les textes critiques d'Ungaretti remonte ˆ 1918, dans l'article Ç Il ritorno di Baudelaire È, o le pote italien commente l'opposition entre Hugo et Baudelaire, et glose : Ç É une sŽrie de juxtapositions de situations opposŽes qui s'Žpuisent tour ˆ tour, sans lien. Tel est l'unique fruit que le pote volumineux de l'idŽal bourgeois a tirŽ de sa bruyante frŽquentation de Shakespeare. Important, certes, et dŽfinitif. Baudelaire, par contre, porte ˆ son achvement complet l'idŽal romantique È. (SI, p. 10-11). Shakespeare revient sous la plume d'Ungaretti de manire assez superficielle, dans Ç Stato della prosa francese È, en 1927 : Ç Ceux qui touchent le nerf de la langue (un Montaigne, un Shakespeare, un Cervants, un GÏthe, un Dante), croyez-vous vraiment qu'ils ont du temps ˆ perdre avec les marchands ? È (SI, p. 142). Ici encore Shakespeare n'est qu'un nom dans une liste de noms. En 1928, Shakespeare est un auteur de thމtre brandi en exemple dans un contexte polŽmique : Ç L'aberration est telle, que ceux qui vous parlent de thމtre dŽclarent avec sincŽritŽ que le dŽclin du spectacle ne dŽpend pas de l'absence d'un Shakespeare ou d'un Goldoni, dont on peut se passer, n'est-ce pas ? mais du fait que nous n'avons mme pas un metteur en scne È. (SI, p. 179).

[8] SI, p. 551.

[9] SI, p. 551.

[10] Ungaretti-Amrouche, Propos improvisŽs, Paris, Gallimard, 1970, p. 119-120.

[11] Ungaretti, Ç Appunti sull'arte poetica di Shakespeare È, Poesia, I, janvier 1945, p.132. La note parue dans la revue Poesia reproduit la Ç Nota È des XXII sonetti di Shakespeare.

[12] Ibid., p.133.

[13] Ibid., p.132.

[14] Ungaretti-Amrouche, Propos improvisŽs, op. cit., p. 120.

[15] SI, p. 575.

[16] Ç Thus is his cheek the map of days outworn, / When beauty liv'd and died as flowers do now, / Before these bastards signs of fair were born, / Our durst inhabit on a living brown . / Before the golden tresses of the dead, / The right of sepulchres, were shorn away, / To live a second life on a second head ; / Ere Beauty's dead fleece made another gay : / In him those holy antique hours are seen, / Without all ornament, itself and true, / Making no summer of another's green, / Robbing no old to dress his beauty new ; / And him as for a map doth Nature store, / To show false Art what beauty was of yore È.

[17] SI, p. 575-576.

[18] G. Ungaretti, Vie d'un homme, PoŽsie 1914-1970, Paris, PoŽsie nrf - ƒditions de Minuit, p. 129.

[19] Ungaretti-Amrouche, Propos improvisŽs, op. cit., p. 120.

[20] G. Ungaretti, Ç Appunti sull'arte poetica É È, art.citŽ., p. 133.

[21] Les traductions de Shakespeare sont celles qui ont valu ˆ Ungaretti le plus de critiques, attentives, tatillonnes et parfois acerbes. Dans sa Ç Nota È en introduction ˆ 40 sonetti di Shakespeare, de 1946, Ungaretti rŽpond nommŽment aux attaques de Napoleone Orsini et de Salvatore Rosati.

[22] SI, p. 573.

[23] Ç J'Žtais prt ˆ tous les dŽparts. // Quand tu as des secrets, nuit, tu as pitiŽ.// [É] Le capitaine Žtait serein.// (La lune parut dans le ciel)/ [É] È. Ungaretti, Vie d'un homme, trad. fr. Philippe Jaccottet, op.cit., p. 165-166.

[24] Ç Full many a glorious morning have I seen / Flatter the mountain-tops with sovereign eye, / Kissing with golden face the meadows green, / Gilding pale streams with heavenly alchymy ; / Anon permit the basest clouds to ride / With ugly rack on this celestial face, / And from the forlorn world his visage hide, / Stealing unseen to west with this disgrace : / Even so my sun one early morn did shine, / With all-triumphant splendour on my brown ; / But, out ! alack ! he was not but one hour mine, / The region cloud hath mask'd him from me now. / Yet him for this my love no with disdaineth ; / Suns of the word may stain when heaven's sun staineth È.

[25] Ç Tu dŽcharnes les pierres jusqu'aux orbites d'ombre È (Ungaretti, Vie d'un homme, op. cit., p. 138, trad. Ph. Jaccottet).

[26] Ç Tranquille tu t'avances et chantes / sur une mer famŽlique È (Ungaretti, Vie d'un homme, op. cit., p. 32, trad. J. Lescure).

[27] Ç Devouring Time, blunt thou the lion's paws, / And make the earth devour her own sweet brood È, sonnet XIX.

[28] Ç é ora famelica, l'ora tua, matto È, Ç FamŽlique est ton heure, fou È (Ungaretti, Vie d'un homme, op. cit., p. 303, trad. Ph. Jaccottet).

[29] Ç The second burden of a former child È, sonnet LIX.

[30] Ç How much more praise deserv'd thy beauty's use, / If thou couldst answer, 'This fair child of mine / Shall sum my count, and make my old excuse', / Proving his beauty by succession thine ! / This were to be new made when thou are old, / And see thy blood warm when thou feel'st it cold È, sonnet II.

[31] Ç Les annŽes m'apporteront/ Qui sait quelles autres horreurs/ Mais tu Žtais prs de moi/ Tu m'aurais consolŽÉ È Ñ c'est moi qui traduis.

[32] Carlo Ossola, Giuseppe Ungaretti, Milan, Mursia, 1975, p. 372. Carlo Ossola a Žgalement organisŽ et prŽfacŽ une rŽcente publication des sonnets de Shakespeare traduits par Ungaretti et par Bonnefoy, version au demeurant inŽdite en France : Quaranta sonetti di William Shalespeare, nella traduzione di Yves Bonnefoy, versione italiana di Giuseppe Ungaretti, Milan, Einaudi, 1999.

[33] F. J. Jones, Giuseppe Ungaretti Poet and Critic, Edimbourgh University Press, 1977, p. 49.

[34] Ç But day doth daily draw my sorrows longer,/ And night doth nigthly make greif's lenght seem stronger È.

[35] Ç How oft, when thou my music music play'st È.

[36] Ç Et le ciel est de saphir,/ Il a la couleur limpide/ Qui lui sied en ce mois/ Couleur de FŽvrier/ Couleur d'espoir È (Ungaretti, Vie d'un homme, op. cit., p. 261, trad. Ph. Jaccottet). Notons que Jaccottet Žvite de transposer en franais la rŽpŽtition de Ç cielo È dans le vers italien.

[37] Ç Le miracle ŽvoquŽ mŽlange/ La nuit en moi ˆ cette nuit/ O, pour te perdre et reprendre, j'ai traquŽ, / Plus ardents ˆ mesure/ Que plus libres/ ƒblouissement et morsure È. (Ungaretti, Vie d'un homme, op. cit., p. 284, trad. Ph. Jaccottet).

[38] Ç Dans les soirs d'ŽtŽ / Quelle douleur crie/ Quelle, la douleur qui crie ? È Ñ c'est moi qui traduis.

[39] StŽphane MallarmŽ, Pour un tombeau d'Anatole, Žd. J.-P. Richard, Paris, Seuil, 1961.

[40] Ç Dans le projet d'origine [de la Terra Promessa] le hŽros grec aurait dž en quelque sorte racheter aussi la destinŽe de Marcellus, le fils d'Auguste, mort tout enfant, ˆ l'image du petit Antonietto, offrant enfin ˆ la nouvelle patrie une vision lŽgendaire et virgilienne, apaisŽe È (M. Forti, Ungaretti classico e girovago, Milan, All'Insegna del Pesce d'Oro-Scheiwiller, 1991, p. 122).




Isabel Violante, nŽe en 1969, ancienne Žlve de l'Ecole Normale SupŽrieure, est ma”tre de confŽrences d'italien ˆ l'UniversitŽ de Paris 1. Elle a publiŽ une Žtude sur Ungaretti traducteur (UneOeuvre originale de poŽsie, PUPS, 1998) et diverses traductions de poŽsie italienne et portugaise, dont un choix de pomes de Michel-Ange (Michel-Ange, Textuel, 1999).