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.T.R.A.N.G.E.R.
#5
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COMITƒ DE LECTURE
Mireille Bousquet
L'Îuvre bilingue de Samuel Beckett :
un Ç entre-deux monstrueux È ?
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epuis quelques annŽes, un nombre croissant d'Žtudes a pris en compte la dimension bilingue de l'Ïuvre de Samuel Beckett. L'un des premiers ˆ avoir insistŽ sur la nŽcessitŽ de cette approche est le critique Raymond Federman, dans Beckett Translating / Translating Beckett, [1] paru en 1987. L'un des premiers ouvrages notables sur la question est Beckett and Babel [2] par Brian Fitch, en 1988 qui s'interroge sur le statut de cette Ïuvre bilingue. Quelques thses rŽcentes de Michael Oustinoff, Pascale Sardin-Damestoy et Linda Collinge envisagent Žgalement l'Ïuvre depuis cette question [3]. La rŽflexion tourne autour de la notion d'une Ïuvre bilingue, du bilinguisme d'Žcriture ou d'une pratique d'auto-traduction, ou traduction auctoriale.
 
 
La problŽmatique d'une Ïuvre bilingue 
 
Il faut rappeler qu'il s'agit avec Beckett d'une Ïuvre presque entirement bilingue, qui en fait un objet d'Žtude spŽcifique et un peu ˆ part. Si d'autres Žcrivains ont ŽtŽ traducteurs de certaines de leurs Ïuvres (on peut mentionner Julien Green ou Nabokov), ou ont changŽ de langue, souvent par nŽcessitŽ, aucun autre Žcrivain n'a produit son travail presque systŽmatiquement dans deux langues. C'est ainsi qu'on peut parler d'Ïuvre bilingue, ou de Samuel Beckett en tant qu'auto-traducteur. Ce qui n'est pas tout ˆ fait la mme chose. La rŽflexion prenant en compte l'existence d'une Ïuvre bilingue conduit principalement ˆ s'interroger sur son statut : Ç une Ïuvre et deux textes, une version 'meilleure' qu'une autre ? È sont quelques unes des questions soulevŽes par Brian Fitch, tandis que pour Erika Ostrovsky [4], il s'agit d'une Ïuvre bifide ; ou encore dŽpourvue de centre, pour Bruno ClŽment [5]. Il va de soi que ces diffŽrents points de vue sont insŽparables d'une rŽflexion parallle sur le statut de l'original et de ce qui s'apparenterait ˆ un texte dŽfinitif.
 
Comment parler de l'Ïuvre, notion qui recouvre une idŽe d'unitŽ, de localisation et de finitude dont l'absence chez Beckett est souvent mise en avant ? Bruno ClŽment, par exemple, analyse cette double prŽsence comme une prŽsence-absence :
 
l'Ïuvre ne peut s'identifier ni ˆ une version ni ˆ l'autre [...] elle est seulement ailleurs, chacun des deux textes qu'on a la possibilitŽ de lire et d'interroger constituant une sorte d'Žbauche, d'incarnation imparfaite d'une Ïuvre idŽale que toute entreprise de matŽrialiser corromprait nŽcessairement. [6]


L'existence de deux textes identiques ou presque, dans deux langues diffŽrentes et par le mme Ç auteur-traducteur È remet en question la notion mme d'Ïuvre. Est-on en prŽsence d'une Ïuvre constituŽe de deux versions, de deux textes qui prŽsentent des dissemblances, qu'on pourrait comparer et Žvaluer de manire ˆ Žtablir la supŽrioritŽ ou la prŽsŽance de l'un sur l'autre ? Une version meilleure que l'autre, ou plus dr™le, ou plus abstraite ; une version dite originale d'un c™tŽ et sa traduction de l'autre c™tŽ, avec lˆ encore des implications en termes de hiŽrarchisation, de supŽrioritŽ ou infŽrioritŽ d'une version sur l'autre. Une pensŽe convenue de la traduction comme forcŽment moindre et infŽrieure ˆ l'original, conduit ˆ Žvaluer l'Ïuvre dans ce sens. Le contraire est possible aussi car la traduction comme rŽŽcriture de l'Ïuvre pourrait amener ˆ considŽrer la deuxime version comme amŽliorŽe [7]. Brian Fitch est un des critiques qui s'est le plus engagŽ dans cette rŽflexion. Samuel Beckett lui-mme considŽrait certaines de ses traductions comme infŽrieures ˆ la premire version. Par exemple, How It Is n'Žtait pas rŽussi car trop explicite par rapport ˆ Comment c'est. Fin de partie Žtait jugŽe meilleure que Endgame, etc.
 
La notion d'Ïuvre prŽsuppose l'idŽe d'original alors que la notion de traduction est entachŽe de dŽvalorisation car il ne s'agirait plus d'une production Ç originale È ; l'idŽe de puretŽ y est associŽe. Envisager l'Ïuvre comme Ïuvre bilingue ou comme traduction, c'est dŽjˆ la situer dans des catŽgories dualistes, ˆ moins qu'il s'agisse de rŽviser ces catŽgories.
 
 
Les deux versions (au moins)
 
Une des questions cruciales qui se posent lorsqu'on envisage l'Ïuvre de Beckett du point de vue du bilinguisme, c'est donc le problme de l'existence de deux versions [8]. En l'occurrence, un original suivi d'une traduction. Or comme le remarquent plusieurs critiques, l'affaire est plus complexe que cela. Brian Fitch qui a consacrŽ un ouvrage au bilinguisme beckettien, [9] en arrivait ˆ la conclusion que les traductions de Samuel Beckett ne peuvent tre considŽrŽes comme telles au sens commun du terme traduction. Il faisait en effet le constat que la deuxime version Žtait souvent constituŽe, non ˆ partir de la premire version dŽfinitive, mais aussi bien ˆ partir des brouillons, des diverses Žtapes des manuscrits [10]. Ce constat est partagŽ par le travail de Pascale Sardin-Damestoy qui a effectuŽ une Žtude gŽnŽtique des traductions ˆ partir des manuscrits. D'autre part, la situation particulire de certaines traductions, comme Company / Compagnie, d'abord Žcrit en anglais, traduit en franais, puis rŽvisŽ en anglais ˆ partir de la version franaise, oblige ˆ prendre en compte la spŽcificitŽ d'un travail qui ne se fait pas en ligne droite, d'un texte ˆ l'autre, d'une langue ˆ l'autre.
 
On ne peut plus gure parler de traduction au sens propre du terme en effet, sauf ˆ remettre en question violemment des prŽsupposŽs traditionnels de la thŽorie de la traduction, commele partage entre ciblistes et sourciers (la lettre de la langue source contre l'esprit de la langue cible), ou traduction littŽrale contre adaptation, fidŽlitŽ-trahison, [11] etc. Mais on verra que l'Žtude de la pratique de Beckett comme traducteur ne permet pas de la ranger dans une de ces options.
 
Dans le travail Company / Compagnie, l'original (la premire version en anglais) a ŽtŽ effacŽ, perdu, et je souhaite rapprocher ce geste qui, ici, ne concerne que la problŽmatique de la traduction, ˆ une problŽmatique (ou un travail) plus vaste de l'Ïuvre toute entire, travail d'effacement, soit du sujet (Ç et dire que je m'efforce de ne pas parler de moi È dit le narrateur dans Molloy), soit du Ç je È ( choix de la deuxime personne pour Company), soit du mot (mot manquant dans Stirrings Still, onomatopŽe Ç muette ? È dans Bing) : il s'agit bien lˆ de forer des trous dans le langage, projet ŽnoncŽ trs t™t par Samuel Beckett : Ç To bore one hole after another in it [language], until what lurks behind it Ð be it something or nothing Ð begins to seep through ; I cannot imagine a higher goal for a writer today È [12] Quand je dis que je vois dans le faire de l'Ïuvre un effacement de l'origine ou d'une origine (celle du personnage dans Molloy, de sa qute, ou du sujet, ou plut™t d'une conception identitaire du sujet, ou l'effacement du sens) je ne veux pas dire pour autant qu'il y aurait nostalgie de cette origine, souhait ou tentative de la retrouver, bien au contraire. Ce que j'y vois, c'est la volontŽ de cet effacement de l'origine, effacement d'un sens fini pour ouvrir sur l'infinitude de la signifiance.
 
Ce geste complexe a de plus l'effet de mettre en Žvidence ce qu'il vient de faire dispara”tre. Le mot manquant dans Stirrings Still, c'est la perte du sens mais c'est aussi l'ouverture sur l'infini de la signifiance. De mme que la conclusion contradictoire de Molloy relance le rŽcit, finit en ne finissant pas, ouvre sur les possibles infinis de la crŽation, qui n'ont rien ˆ voir avec des questions de vŽritŽ ou de mensonge. C'est en ne disant pas Ç je È que le personnage de Not I fait de la question du sujet le thme central de la pice et inscrit malgrŽ tout son discours dans un processus de subjectivation. Agns Vacquin-Janvier voyait dans ce geste de retournement, ou dŽtournement, un ŽlŽment essentiel pour comprendre le travail de Beckett : Ç je crois qu'il a fait une dŽcouverte le jour o il s'est aperu que la meilleure faon de parler d'une chose, c'Žtait de parler de son contraire. Parler de vie en termes de mort, c'est extraordinairement efficace. È. [13] Quand Samuel Beckett supprime l'original, ou la premire version, par le geste de traduction-rŽŽcriture, c'est pour constituer le deuxime texte comme original. Deux originaux, aucun original, qu'importe au fond ? L'original n'est pas, ou plus, une qualitŽ de l'Ïuvre. L'Ïuvre de Beckett rŽsiste ainsi ˆ la tentative de classification et de hiŽrarchisation dans laquelle on voudrait l'enfermer.
 
 
Variantes ou Ïuvres
 
On peut assimiler les versions en diffŽrentes langues ˆ des variantes manuscrites. C'est ce que Brian Fitch est tentŽ de faire dans un article o il revient sur les conclusions antŽrieures de Beckett and Babel [14]. L'Ïuvre est marquŽe en effet par des variantes internes, mme dans les versions Ç dŽfinitives È, qui invitent ˆ la lire comme proprement constituŽe de variations successives. L'exemple le plus frappant et comique Žtant peut-tre l'addenda de Watt, dont l'Ç auteur È prŽcise en note avoir renoncŽ ˆ l'intŽgrer dans la version finale uniquement par fatigue et dŽgožt : Ç The following precious and illuminating material should be carefully studied. Only fatigue and disgust prevented its incorporation È [15]. Par exemple aussi, Molloy peut tre lu comme les deux versions d'un mme rŽcit. Les deux actes de Waiting for Godot et Happy Days tendent Žgalement vers cette interprŽtation. Quad propose une mise en scne allŽgŽe. Enfin, on pourrait lire les incessants commentaires des narrateurs reprenant leur propos pour le corriger (dans Molloy, Malone Dies et The Unnamable) comme des premires versions non corrigŽes ou des brouillons.
 
On remarque des phŽnomnes comparables au thމtre, de correction ou de rŽpŽtition, dans Ébut the cloudsÉ : Ç when I thought of her it was always night [...] No, that is not right. When she appeared it was always night È [16], ou dans What where : Ç I start again È, ou bien on peut encore citer la rŽpŽtition de Play qui est proposŽe soit comme reprise ˆ l'identique, soit avec variations.
 
Enfin les textes courts prŽsentent des Žchos qui passent de l'un ˆ l'autre [17], faisant de ces Ïuvres comme des Žbauches, des variantes successives qui pourraient faire l'objet d'une Žtude sur l'intratextualitŽ, (phŽnomne dŽjˆ notable dans The Unnamable, par exemple, qui mentionne les personnages des Ïuvres prŽcŽdentes). Cette caractŽristique invite aussi ˆ voir l'Ïuvre comme un brouillon, un travail inachevŽ. Le travail de traduction, ds lors, s'inscrit automatiquement dans la mme problŽmatique d'inachvement, de variations, dŽplacements. La version dŽfinitive n'est jamais atteinte, le travail est comme ˆ refaire sans cesse. Il n'y a plus de texte de dŽpart et de texte d'arrivŽe puisque des lambeaux de textes sont pris, abandonnŽs, repris dans une autre langue. Le texte d'origine est brouillŽ, abandonnŽ et effacŽ ; pourtant il vit encore ˆ travers les reprises. C'est le constat banal du travail de l'Žcrivain qui prend un tour critique ici ˆ cause de l'existence de deux textes Ç dŽfinitifs È, deux textes d'arrivŽe, qui font le miracle impensable d'tre ˆ la fois variantes et dŽfinitifs.
 
Si le cas trs particulier et spŽcifique de Beckett ne peut conduire ˆ une thŽorisation gŽnŽrale ou ˆ une mŽthodologie de la traduction, il doit nŽanmoins tre pris en compte pour une rŽflexion critique sur ces questions : Ç qu'est-ce qu'un original, une bonne version, qu'est-ce qu'un texte dŽfinitif, (dans une langue ?) È. En fait, c'est la question mme : Ç qu'est-ce qu'une Ïuvre ? È qui est ici posŽe.
 
Je vois en effet cette question de la Ç bonne version È comme le point d'achoppement, voire l'impasse sur laquelle viennent buter une partie des commentaires critiques. Mais je la vois surtout de manire plus large comme un lieu de mise en crise des concepts d'origine, d'original et de texte dŽfinitif. [18] Si l'Ïuvre de Beckett rŽsiste autant ˆ ces notions, il y a ˆ en tirer des enseignements : un, ces concepts ne sont pas opŽratoires pour Beckett ; deux, si l'on osait aller plus loin, ils ne sont peut-tre pas opŽratoires pour la question du littŽraire.
 
Car la recherche de la bonne version, chez Beckett, il faut bien le dire, est sans espoir. Il faut accepter l'idŽe d'une Ïuvre non dŽfinitive, non finie, indŽfinissable (sans jeu de mots) au sens o il est impossible de dire quelle est l'Ïuvre Molloy, si c'est la version franaise ou l'anglaise ou les deux (et comment cela pourrait-il tre les deux dans le mme temps de lecture ?)
 
Bruno ClŽment arrive ainsi ˆ la conclusion que l'Ïuvre n'est nulle part, ce qui est bien agaant pour une pensŽe qui s'efforce d'tre rationnelle :


Mais le bilinguisme, ou plut™t la duplicitŽ de l'Ïuvre, est incontestablement, pour elle qui cherche ˆ se fonder sur l'Žcart, un instrument parfait. Il n'installe pas en son sein quelque chose qui lui donnerait sel ou originalitŽ, mais la conoit ŽcartŽe, ne reposant ni ici ni lˆ, ni mme ici et lˆ, ni mme nulle part, mais ailleurs. [19]


Si la pratique de Beckett fait de la traduction une Ïuvre ˆ part entire, elle transforme au passage la conception qu'on en a, de l'Ïuvre comme de la traduction. D'autre part, elle oblige ˆ prŽciser dans quelle thŽorie du langage et du traduire s'inscrit cette rŽflexion. Comme le dit Henri Meschonnic :
 

La confrontation du traduire avec la littŽrature est donc la confrontation permanente de la langue au discours, des idŽologies de la langue et de la littŽrature au fonctionnement historique de la littŽrature. [...] la traduction littŽraire montre et cache ˆ la fois, par son Žcriture mme, l'interaction de la thŽorie du langage et de la thŽorie de la littŽrature qui sont ˆ l'Ïuvre dans le discours du traducteur. [20]


 
Un travail sur les langues
 
L'Ïuvre thŽorique de Beckett est relativement restreinte. Sa pratique de traducteur n'a pas fait l'objet de commentaires de sa part. Trs t™t, cependant, il se plaint de l'opacitŽ de sa langue maternelle : Ç my own language appears to me like a veil that must be torn apart in order to get at the things (or the Nothingness) behind it. È [21] Il aspire ˆ une littŽrature du Ç non-mot È, qui ressemblerait ˆ la musique de Beethoven : une allŽe de sons suspendus ˆ des hauteurs vertigineuses reliant d'insondables ab”mes de silence [22]. Il aspire Žgalement ˆ une Žcriture sans style et le franais semble tre l'instrument privilŽgiŽ pour atteindre ce but :
 

The uniform, horizontal writing, flowing without accidence, of the man with a style, never gives you the margarita. But the writing of, say, Racine or Malherbe, perpendicular, diamantŽ, is pitted, is it not, and sprigged with sparkles ; the flints and pebbles are there, no end of humble tags and commonplaces. They have no style, they write without style, do they not, they give you the phrase, the sparkle, the precious margaret. Perhaps only the French can do it. Perhaps only the French language can give you the thing you want. [23]

 
La plupart des commentateurs s'accordent ˆ voir dans le choix du franais la volontŽ de tendre ˆ un affaiblissement, un appauvrissement de la syntaxe et de l'expression. [24] Le dŽtour par le franais est interprŽtŽ comme un exercice de mauvais usage de la langue, rendu plus facile dans une langue non maternelle, plus neuve, moins ancrŽe dans des habitudes. Samuel Beckett lui-mme a peu commentŽ ce choix, sinon pour le justifier par la plus grande facilitŽ du franais pour Ç Žcrire sans style È. Il s'agit donc de travailler la langue d'un point de vue extŽrieur d'une part, mais aussi de se transformer soi-mme ˆ l'Žpreuve de l'autre langue, de se rendre Žtranger, voire mme de s'effacer.
 
De ce point de vue, la question de la place du Ç je È y est centrale. En effet, qu'il s'agisse de traduction de soi, ou d'effacement du Ç je È, dans Not I, par exemple, le geste remarquable est celui d'une mise ˆ distance volontaire. Cette volontŽ de s'Žloigner de soi est marquŽe par les commentaires des narrateurs qui, ds Molloy, y insistent : Ç And to think I try my best not to talk about myself È, [25] ou celui de Malone Dies, qui dŽcide de se raconter des histoires, et plus tard l'abandon assumŽ de la premire personne dans Company [26] marquent une volontŽ d'atteindre l'impersonnel, de se rendre Žtranger ˆ soi-mme [27].
 
Mais avant mme le passage ˆ l'Žcriture en franais, Samuel Beckett a produit avec Watt un travail expŽrimental de dŽfamiliarisation de l'anglais. Le travail sur l'anglais Žpuise la langue en quelque sorte par l'usage de la combinatoire comme exploration de l'Žtendue des possibles, par un usage excessif du questionnement, une syntaxe rendue haletante par les additions systŽmatiques, des virgules en nombre immodŽrŽ pour toute ponctuation. Mais ce sont aussi les clins d'Ïil au franais dont le dŽbut du roman est parsemŽ : Ç I do not rise, not having the force È, Ç I would favour you with the primeur È. [28] Dans les premires Ïuvres, on peut noter ainsi des gallicismes qui donnent ˆ l'anglais une Žtrange consonance franaise, tandis qu'en retour des traces d'anglicismes rendent le franais Žtranger. [29] Ce travail sur la langue est inhŽrent ˆ la crŽation, pour Henri Meschonnic qui y voit un travail d'invention Ç vers la langue È :
 

ƒcrire ne se fait pas dans la langue, comme si elle Žtait maternelle, donnŽe, mais vers la langue. ƒcrire n'est peut-tre qu'accŽder, en s'inventant, ˆ la langue maternelle. ƒcrire est, ˆ son tour, maternel, pour la langue. Et traduire n'est cela aussi que si traduire accepte le mme risque. Sinon traduire est une opŽration d'application, de conscience bonne ou mauvaise (l'honntetŽ, la fidŽlitŽ, la transparence). Dans la langue. Qui est du tout fait. Alors le traducteur est dans le prt ˆ penser, le prt ˆ Žcrire. [30]

 
Cette idŽe est proche de la rŽflexion de Gilles Deleuze dans Critique et clinique, qui voit l'Žcrivain comme Ç un Žtranger dans sa propre langue [...] il taille dans sa langue une langue Žtrangre et qui ne prŽexiste pas È. [31] Le travail de Beckett semble marquŽ par une recherche de transformation de soi, ˆ travers le discours, quelle que soit la langue d'usage, travail d'un sujet vers l'inconnu.
 
Le travail d'auto-traduction de Samuel Beckett a fait l'objet d'un certain nombre d'Žtudes et il est impossible d'en rendre compte ici de manire exhaustive. Je souhaiterais en souligner quelques aspects car la pratique du Ç traduire È me para”t centrale pour la poŽtique de Samuel Beckett.
 
Pour Pascale Sardin-Damestoy qui a ŽtudiŽ l'Ïuvre dans une approche bilingue, Beckett est Ç insaisissable dans sa pratique : il investit tour ˆ tour les techniques pr™nŽes par les uns ou les autres : 'ciblistes' ou 'sourciers'. Cibliste, il oublie la lettre au profit de l'esprit, en traduisant The Lost Ones pour Le dŽpeupleur, alors que 'depopulator' est un terme attestŽ en anglais È. [32] Elle donne notamment l'exemple de la traduction de Play en ComŽdie qui dŽfamiliarise le franais par une traduction littŽrale : Ç we were not long together when she smelled the rat È : Ç nous n'Žtions pas longtemps ensemble et dŽjˆ elle sentait un rat È (au lieu du Ç pot aux roses È qui avait ŽtŽ envisagŽ dans une premire version). L'Žtude des manuscrits permet ainsi de mettre en Žvidence des choix variables, qui vont de la traduction littŽrale au changement de sens, ou qui optent pour la suppression pure et simple. Ainsi, les traductions de A Piece of Monologue [33] et Premier amour, en franais Solo, et en anglais First Love, ont subi des coupures importantes, soit pour raison d'Ç intraduisible È (par exemple, les commentaires sur la prononciation de Ç birth È dans Piece of Monologue : Ç Birth. Parts lips and thrusts tongue between them. Tip of tongue. Feel soft touch of tongue on lips. Of lips on tongue È [34]), soit par dŽgožt vis-ˆ-vis de l'Ïuvre de dŽpart qui, avec le temps, ne trouve plus gr‰ce aux yeux de Beckett. On pourrait ainsi considŽrer que First Love est vŽritablement une rŽŽcriture de Premier amour.
 
Le passage dans l'autre langue entra”ne parfois des modifications subtiles de sens, ainsi dans Molloy : Ç les autres choses qui me bafouaient les sens È [35] est traduit par Ç the other things which made merry with my senses È [36], laissant penser que le choix de la consonance en Ç m È a pu tre dŽterminant pour la traduction en anglais ?
 
Quand le sens est conservŽ, il y aurait soit perte dans le rythme de la phrase, soit gain dans la prŽcision ? Dans Molloy encore, Ç la condition de l'objet Žtait d'tre sans nom et inversement È est traduit par : Ç there could be no things but nameless things, no names but thingless names È ; on peut constater le choix de la symŽtrie dans la phrase en anglais, en plus de la rŽpŽtition de Ç noÉ but È et Ç less È qui rend la phrase plus insistante et frappante alors qu'elle est plus plate et plus concise en franais. Il y aurait donc bien un effet Ç sans style È en franais, si l'on s'en tient ˆ cet unique exemple. Je me contente ici d'ouvrir des pistes et non de tirer des conclusions.
 
Pascale Sardin-Damestoy observe Žgalement un travail d'adaptation culturelle, par exemple dans Play / ComŽdie : Ç Personnally I always preferred Lipton's È, traduit par : Ç personnellement je prŽfŽrais l'ElŽphant È, ou dans Company / Compagnie : Ç Seventy miles away according to your Longman È, traduit par : Ç une distance de soixante-dix milles ˆ en croire ton manuel de gŽographie È. Mais elle ajoute que lˆ aussi cette pratique semble souvent arbitraire et alŽatoire, non systŽmatique, car des noms ˆ consonance irlandaise ont ŽtŽ conservŽs dans la version franaise et d'autres francisŽs en dehors de toute logique apparente.
 
Ce tour d'horizon extrmement lapidaire ne se prŽtend pas significatif, Žvidemment, et je renvoie aux travaux citŽs plus haut pour une Žtude systŽmatique de cette question. Mais il permet un premier constat. L'observation de la pratique de Samuel Beckett ne rentre pas dans les cadres habituels avec lesquels on peut thŽoriser la traduction ; il n'y ici ni fidŽlitŽ ni trahison, ni transparence ni opacitŽ, ni adaptation ni littŽralitŽ, ni cibliste ni sourcier, mais tout cela ˆ la fois. Aussi, l'Žtude de la pratique de traduction de Samuel Beckett devrait se faire dans le cadre d'une rŽflexion globale sur sa poŽtique, ce qui implique de saisir les mouvements, la prosodie, le rythme de l'Ïuvre (de chaque Ïuvre) avant d'Žtudier les choix de traduction.
 
On peut dŽgager nŽanmoins une tendance gŽnŽrale dans la pratique de traducteur de Samuel Beckett, c'est justement la primautŽ qu'il accorde au rythme plut™t qu'au sens. Ce constat s'accorde d'ailleurs avec les tŽmoignages quant ˆ ses indications de mise en scne. Billie Whitelaw relate comment le travail demandŽ aux acteurs portait sur la prŽcision de l'Žlocution : Ç il est comme un chef d'orchestre, il bat la mesure È. David Warrilow, quant ˆ lui, mettait en avant dans ses interprŽtations : Ç la musique, pas le sens È [37].
 
Pascale Sardin-Damestoy note aussi ˆ la suite de L. Janvier que la prioritŽ dans le travail de traduction pour Beckett, c'est le rythme bien avant le sens :
 


la similitude absolue des termes, ou, ˆ dŽfaut, l'adŽquation exacte ˆ l'idŽe exprimŽe comptaient parfois moins que la situation sonore et rythmique du mot dans le syntagme, du syntagme dans la phrase, de la phrase dans la sŽquence. D'o certains dŽplacements qui sont la fidŽlitŽ vraie. [38]

 
Dans Watt, le passage des Žchos de l'anglais au franais pouvait constituer une espce d'impasse. L. Janvier cite la phrase : Ç For the pocket in which Erskine kept this key was not the kind of pocket that Watt could pick È, comme Žtant faiblement rendue par la version franaise parce que Ç l'Žcho repose dans la langue È : Ç car la poche o Erskine gardait cette clef n'Žtait pas de celles que Watt pouvait lui faire È. [39] Problme de langue ou problme de discours ? C'est en fait plut™t un problme de mŽthode que je souhaiterais tirer de cet exemple. Il me semble inefficace de tenter une analyse ˆ partir d'une seule phrase hors contexte. Les choix de traduction apparaissent alors alŽatoires ou incohŽrents, voire butent en effet sur l'Ç intraduisible È. C'est pourquoi l'Žtude des traductions de Beckett devrait tre entreprise de manire globale, Ïuvre par Ïuvre, afin de dŽterminer le systme et la valeur de chaque Ïuvre avant d'en analyser la traduction. C'est-ˆ-dire, ne pas sŽparer la poŽtique de Beckett de sa traduction : les deux pour moi sont fondamentalement liŽes.
 
Pour tenter une amorce de conclusion, malgrŽ tout, je voudrais mettre en avant deux aspects majeurs et deux points de force de l'Žtude du bilinguisme beckettien : il nous oblige ˆ penser le rapport ˆ l'Ïuvre en termes de langage et d'Žnonciation, comme discours pris dans sa globalitŽ et il nous oblige ˆ penser la place, le statut du sujet traducteur comme sujet du pome, comme instance de subjectivation et non plus pris dans les catŽgories binaires auteur-traducteur.
 
 
Îuvre ou traduction : un entre-deux monstrueux
 
La non finitude de l'Ïuvre n'est au fond un problme que parce que l'on ignore ou refuse l'idŽe que le travail de Beckett est une recherche active de l'inachvement. La thŽmatique de la fin parcourt son Ïuvre de faon paradoxale et contradictoire, jusque dans les titres Fin de partie, For to End Yet Again, confrontant l'attente, l'espŽrance et le refus ou l'impossibilitŽ de finir, exemplairement clamŽs par le narrateur de L'Innommable (Ç I must go on, I can't go on, I'll go on È). En fait, le rŽsultat correspond bien ˆ l'effet recherchŽ qui est de ne pas finir. Le faire de l'Ïuvre est de l'ordre de l'inachever. Pascale Sardin-Damestoy note bien le lien entre achever et tuer [40] et parle justement d'Ç ab”me d'une Ïuvre double o se perd tout absolu, o se dissout le sens dans un redoublement du signifiant, o les possibilitŽs du sens, jamais, ne seront ŽpuisŽes È [41]. La perte de l'absolu, c'est pour moi l'enseignement qu'on peut tirer de la lecture de Beckett et de la rŽflexion critique dans laquelle son Ïuvre nous engage. Cette perte est jouissive et stimulante et souhaitable et elle dŽgage l'Ïuvre des tentations de sacralisation qui aboutissent ˆ la fois ˆ tenter d'y lire l'absolu de la vŽritŽ et ˆ la ranger du c™tŽ du mensonge et du nŽgatif, par dŽpit.
 
L'observation de la pratique de traducteur de Beckett fait le constat d'une traduction auctoriale qui donne tous les droits [42], de la traduction la plus littŽrale, au changement de sens, aux crŽations de mots, enfin ˆ une pratique irrŽgulire, non cohŽrente, et de fait donnant lieu ˆ une traduction souvent imprŽvisible, livrŽe au libre arbitre de la re-crŽation. La pratique de traduction de Beckett fait de son Ïuvre une activitŽ (un faire) d'Žcriture, de rŽŽcriture, transformatrice, crŽatrice.
 
Il faut donc voir le bilinguisme de l'Ïuvre comme une activitŽ pratique-thŽorique, au sens o l'est toute activitŽ d'Žcriture pour Henri Meschonnic :
 

Soit la traduction est Žcriture, transformatrice, soit elle est littŽrature Ñ du dŽjˆ transformŽ, qui a un r™le d'informateur : faire conna”tre une Ç littŽrature È. C'est pourquoi la traduction importe ˆ la poŽsie, et ˆ la thŽorie : elle fait une poŽtique expŽrimentale. [43]

 
En Žtant auteur et traducteur de son Ïuvre, Samuel Beckett travaille sans cesse sur la diversitŽ, la variation linguistique, les oppositions et / ou les rapprochements du franais et de l'anglais. Il les fait travailler, les deux langues, l'une par-avec-contre l'autre. Sa traduction (son Ïuvre) se place dans ce que H. Meschonnic qualifie d'Ç entre-deux monstrueux È [44], c'est-ˆ-dire une langue nouvelle qui enfreint les codes des langues dans lesquelles il travaille. Ni son anglais ni son franais, finalement, n'obŽissent aux rgles prescrites. Sa pratique de la traduction ne rŽpond pas non plus ˆ aucune norme ou rgle prescrite. Elle est en ce sens, transformatrice. Je renvoie ˆ l'analyse que fait GŽrard Dessons, dans L'Art et la manire, de la monstruositŽ : Ç Les Ïuvres, celles qui sont indissociables de la manire qui les identifie, sont monstrueuses parce qu'elles sont irrŽductibles ˆ ce qu'on conna”t, et reconna”t, dans le moment de leur rencontre, d'un individu artistique È, et Ç L'art est porteur d'Žnigme, c'est en cela qu'il est un monstre È [45].
 
Et l'effet de ce travail, par le fait mme de sa spŽcificitŽ, de sa non-exemplaritŽ, oblige ˆ repenser les conceptions gŽnŽrales qu'on peut avoir de ces notions toutes faites et dŽjˆ pensŽes : l'Ïuvre, la traduction, le texte dŽfinitif, l'authenticitŽ, la valeur, le rapport entre les langues et le langage, et donc tout ce qu'on met sous le terme Ç littŽrature È ainsi que les valeurs qui s'y rattachent. La pratique de traduction de Samuel Beckett est donc, ainsi et avant tout, critique et transformatrice.
 
 
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[1] Sherzer, Dina, Friedman, Melvil et Rossmann, Charles. Beckett Translating / Translating Beckett. Pennsylvania State University Press, 1987.

[2] Fitch, Brian. Beckett and Babel : An Investigation into the Status of the Bilingual Work. University of Toronto Press, 1988.

[3] Oustinoff, Michael. Bilinguisme d'Žcriture et auto-traduction : Julien Green, Samuel Beckett, Vladimir Nabokov. Paris : L'Harmattan, 2001. Sardin-Damestoy, Pascale. Samuel Beckett auto-traducteur ou l'art de l'empchement. Artois Presse UniversitŽ, 2002. Collinge, Linda. Beckett traduit Beckett : de Malone meurt ˆ Malone Dies, l'imaginaire en traduction. Genve : Droz, 2000.

[4] Ostrovsky, Erika, Ç Le Silence de Babel È, in Cahiers de l'Herne, Paris, Žd. de l'Herne, numŽro spŽcial Beckett, 1976.

[5] ClŽment, Bruno. L'Ïuvre sans qualitŽs : rhŽtorique de Samuel Beckett. Paris : Seuil, 1994.

[6] L'Ïuvre sans qualitŽs, op. cit., p. 245.

[7] Samuel Beckett auto-traducteur ou l'art de l'empchement, op. cit. : Ç la duplication, comme procŽdŽ permettant au pote de recentrer son Ïuvre, d'en rendre la rŽception plus efficace dans l'autre langue, s'applique bien au genre thމtral, l'auto-traduction devenant un moyen d'amŽliorer le texte d'origine, d'en Žliminer les imperfections, ou d'aller plus avant dans une direction seulement ŽbauchŽe auparavant. C'est ainsi que, d'un point de vue scŽnographique, plusieurs pices portent le fruit des mises en scnes auxquelles Beckett a participŽ. Ce dernier traduisit en effet son texte ˆ la lumire de son expŽrience de la scne È (p. 53).

[8] Brian Fitch, Erika Ostrovski comme Bruno ClŽment s'interrogent sur le statut de cette Ïuvre double et des versions qui la composent.

[9] Beckett and Babel, op. cit.

[10] Cette thse est dŽveloppŽe dans : Fitch, Brian, Ç Beckett's Literary Cathedrals : Speculation on Beckett's Achievement as a Writer of Prose Fiction È, in Samuel Beckett today-aujourd'hui, n¡ 2, 1993, pp. 125-132.

[11] Ancet, Jacques, Ç La SŽparation È, in Broda, Martine, dir. La Traduction-poŽsie : ˆ Antoine Berman, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 1999 : Ç Alors au lieu de dŽplorer le fait que toute traduction est une trahison [...] il faut le revendiquer. Oui, traduire, c'est toujours trahir. C'est mme trahir deux fois puisque, contrairement au lieu commun hardiment rŽpŽtŽ, traduire ce n'est pas comme on l'a vu, 'faire passer', mais faire se rencontrer : deux langues, deux voix qui se transforment mutuellement de ce rapport. [...] Double trahison, donc, de l'original en direction de la langue rŽceptrice, et de cette mme langue en direction de l'original. Alors seulement cette trahison n'en est plus une. Car en la forant ˆ dire ce qu'elle ne dit pas couramment, le traducteur oblige sa propre langue ˆ se trahir : ˆ rŽvŽler des richesses insouponnŽes qui, jusqu'ici, Žtaient restŽes latentes et inexploitŽes. Traduire, c'est donc approfondir sa propre langue, rŽveiller ses virtualitŽs qui sont inŽpuisables, une langue n'Žtant pas un monde clos, dŽfinitivement constituŽ, mais ' la projection totalisante de la parole en acte' comme, au seuil du XIXe sicle, l'a fortement remarquŽ Humboldt. Contre le lieu commun du 'gŽnie des langues' qui entra”ne celui, datŽ, de l'intraduisibilitŽ de la poŽsie [É] il faut affirmer [...] que chaque langue est capable de tout. È, pp. 181-182.

[12] Beckett, Samuel, in Cohn, Ruby, ed., Disjecta, Londres : Calder, 1983, p. 172.

[13] Vacquin-Janvier, Agns et Janvier, Ludovic, Ç Traduire avec Beckett : Watt È in Revue d'esthŽtique, N¡ hors-sŽrie, Privat, 1986, p. 62 ; rŽŽd., Paris : Jean-Michel Place, 1990.

[14] Fitch, Brian, Ç Beckett's Literary Cathedrals È, op. cit. : Ç Rather than being seen as variants of a hypothetical whole that corresponds to neither a text nor a literary work and to the final production of which they would all somehow contribute, I propose to consider all the various manuscript drafts of both versions in both languages together with the two published final versions as being all in a condition of complementarity to one another È, p. 129.

[15] Beckett, Samuel. Watt. Londres : Calder, 1976, p. 247. Voir l'Žtude approfondie qu'en fait Chris Akkerley, Ç Fatigue and Disgust : the Addenda to Watt È, n Samuel Beckett today-aujourd'hui, n¡ 2, 1993, pp. 175-188.

[16] Beckett, Samuel, The Complete Dramatic Works. London : Faber and Faber, 1986, p. 419, p. 470, p. 320.

[17] La premire phrase de All Strange Away : Ç Imagination dead imagine. È, p. 169, devient le titre d'un autre texte : Imagination Dead Imagine. On peut observer des correspondances entre Ping : Ç Light heat white floor one square yard never seen. White walls one yard by two one ceiling one square yard never seen. È, p. 193, et Lessness : Ç Four square all light sheer white blank panes all gone from mind È, p. 197, dans Beckett, Samuel, The Complete Short Prose. New-York, Grove Press, 1995.

[18] Voir les conclusions de B. Fitch, Ç Beckett's literary cathedrals È, op. cit. : Ç the Beckettian artifact immobilizes the different stages involved in the genesis and writing of the literary text, capturing them for all time in a series of traces, the outline of the footsteps on the path leading to the ultimate realization of the writer's artistic enterprise, and interrelating them in a condition of dynamic tension. [...] Beckett's singular artistic achievement is more exactly akin to the cathedral. For the cathedral too brings together the synchronic and diachronic representing, as it does, the embodiment of time in spaceÈ (p. 130).

[19] L'Ïuvre sans qualitŽs, op. cit., p. 253.

[20] Meschonnic, Henri. PoŽtique du traduire. Paris : Verdier, 1999, p. 85.

[21] Disjecta, op. cit., p. 171.

[22] Ç Is there any reason why that terrible materiality of the word surface should not be capable of being dissolved, like for example the sound surface, torn by enormous pauses, of Beethoven's Seventh Symphony, so that through whole pages we van perceive nothing but a path of sounds suspended in giddy heights, linking unfathomable abysses of silence. È ÇLetter to Axel Kaun È, 1937, in Disjecta, op. cit., p. 172.

[23] Ibid., p. 47.

[24] Casanova, Pascale. Beckett l'abstracteur : anatomie d'une rŽvolution littŽraire. Paris : Seuil, 1997. Ç  [Samuel Beckett ] a rŽpondu d'innombrables fois ˆ la question du bilinguisme. Harvey rapporte qu'il lui aurait affirmŽ que, pour lui, Irlandais, le franais reprŽsentait 'une forme de faiblesse' par comparaison avec sa langue maternelle et qu'en outre l'anglais, par opposition au 'relatif ascŽtisme du franais', ˆ cause de sa trs grande richesse, portait en lui la 'tentation de la rhŽtorique et de la virtuositŽ' : ce sont simplement, dit-il, 'des mots qui se contemplent complaisamment, narcissiquement' È (p. 155).

[25] Beckett, Samuel. Molloy. In Molloy Malone Dies The Unnamable. London : Picador, 1979, p. 14.

[26] Beckett, Samuel. Company. Londres : Calder, 1980 : Ç Use of the second person marks the voice. That of the third that cankerous other. Could he speak to and of whom the voice speaks there would be a first. But he cannot. He shall not. You cannot. You shall not. È (p. 9).

[27] Samuel Beckett auto-traducteur ou l'art de l'empchement, op. cit. : Ç plusieurs critiques ont montrŽ que le franais, la 'langue Žtrangre', tout comme la traduction de soi, permit aux empreintes du moi autobiographiques de Samuel Beckett, parfois trop insistantes, d'tre attŽnuŽes. Cette tension semble tre rŽsolue dans l'Žcriture croisŽe et ˆ peine dŽcalŽe de Compagnie-Company, o le franais aurait permis ˆ l'auteur de prendre ses distances par rapport aux souvenirs personnels qui parsment le texte sans pour autant interdire toute affectivitŽ comme dans Le DŽpeupleur È (p. 75).

[28] Beckett, Samuel. Watt, op. cit., pp. 7 et 8.

[29] Voir Fletcher, John. Ç Ecrivain bilingue È in Cahier de l'Herne, op. cit., qui propose une Žtude des traces de l'autre langue dans les traductions de Samuel Beckett

[30] PoŽtique du traduire, op. cit., p. 459.

[31] Deleuze, Gilles. Critique et clinique. Paris : Minuit, 1993, p. 138.

[32]Weber-Caflisch, A. Chacun son dŽpeupleur. Sur Samuel Beckett. Paris, Editions de Minuit, 1994 : Ç Traducteur, Beckett a prŽfŽrŽ choisir, plut™t que la soumission ˆ la lettre, la fidŽlitŽ ˆ l'obscuritŽ du texte original en proposant une expression Žquivoque È (p. 73).

[33] Knowlson, James. Damned to Fame : The Life of Samuel Beckett. London : Bloomsbury Publishing, 1996 : Ç But A Piece of Monologue presented what Beckett described as 'insoluble problems' and was eventually 'reduced to a free version, shorter, entitled Solo'. The main problem centred on the word 'Birth', described by the speaker in the English original by the position and movements of tongue and lips. No similar word is vocalised in this way in French. So Beckett omitted whole passages from the French version, which he called an Ç adaptation È rather than a translation. È (p. 677).

[34] Warrilow, David. Ç La musique, pas le sens È, in Revue d'esthŽtique, op. cit. : Ç A deux reprises dans le texte le rŽcitant dŽcrit le procŽdŽ buccal qui mne ˆ la prononciation du mot 'birth'. Du positionnement de la langue, le bout entre les lvres, une sensation douce, trs sensuelle. Sa description ressemble ˆ celle d'un accouchement. C'est pour cette raison qu'il m'a dit : 'je crois qu'il n'y aura jamais de version franaise pour ce texte, il n'y a que Ç naissance È en franais pour Ç birth È et le son Ç th È n'existe pas.' Pour finir, il a Žcrit une version plus courte. È (p. 253).

[35] Beckett, Samuel. Molloy. Paris : Minuit, 1951, rŽŽd. Collection Ç Double È, 2002, p. 40.

[36] Beckett, Samuel. Molloy. In Molloy Malone Dies The Unnamable, op. cit. p.30.

[37] Revue d'esthŽtique, op. cit., plusieurs tŽmoignages vont en ce sens.

[38] Janvier, Ludovic. Ç Au travail avec Beckett È in Quinzaine littŽraire, 11-28 fŽvrier 1969, repris dans Cahiers de l'Herne, op. cit., pp. 103-108.

[39] Ibid, p. 106. Janvier en tire la conclusion suivante : Ç Pourtant l'intraduisible existe. Et demeure. Quand l'Žcho repose dans la langue, par exemple. [...] De mme quand l'Žcho rŽsulte d'une rime intŽrieure, si l'on veut d'une combinaison phonique que seule la structure de la langue autorise È.

[40] Samuel Beckett auto-traducteur ou l'art de l'empchement, op. cit. : Ç le fragmentaire signe le refus de l'achevŽ, et l'inachevŽ celui de la mort. Car 'achever', comme le veut la langue populaire, c'est 'tuer' È (p. 83).

[41] Ibid., p. 322.

[42] Ce qu'il revendiquait ˆ sa faon : Ç Depuis quand l'artiste, comme tel, n'a-t-il pas tous les droits, c'est-ˆ-dire aucun ? È dans Ç La peinture des van Velde ou Le monde et le pantalon È in Disjecta, op. cit., p. 121.

[43] Meschonnic, Henri. Critique du rythme : anthropologie historique du langage. Paris : Verdier, 1982, p. 59.

[44] PoŽtique du traduire, op. cit. : Ç En littŽrature, il n'y a pas d'Žvidences. Dans la traduction, certaines Žvidences font la loi. C'est l'autoritŽ indŽniable de l'Žvidence que la traduction fonctionne dans la langue d'arrivŽe, donc sans recours supposŽ ˆ la langue de dŽpart. Dans la langue d'arrivŽe, c'est-ˆ-dire avec les seuls moyens de la langue d'arrivŽe, pas ceux de la langue de dŽpart, ni les interfŽrences d'un entre-deux monstrueux, puisqu'il enfreindrait le code de la langue d'arrivŽe È (p. 87, je souligne).

[45] Dessons, GŽrard. L'Art et la manire : art, littŽrature, langage. Paris : Champion, 2004, p. 386.




Mireille Bousquet est doctorante ˆ l'UniversitŽ de Paris 8. Elle travaille ˆ une thse de doctorat de littŽrature anglaise sur Samuel Beckett, sous la direction de Claire Joubert : Ç L'Žpuisement dans l'Ïuvre de Samuel Beckett : point critique ou lieu commun ? È.