| epuis
cinquante ans, le Shakespeare de Jouve suscite l'adhŽsion la plus
enthousiaste en mme temps que la critique la plus sŽvre. Henri
Meschonnic voit dans le travail du pote Ç une traduction
poudre-aux-yeux [1] È, Antoine Berman y dŽplore le plaquage d'une Ç poŽtique sur celle de l'original È [2]. Meschonnic relve cette apparente contradiction au dŽbut de sa PoŽtique du traduire :
Ç Les sonnets de Shakespeare passent encore pour les mieux
traduits dans la version en prose de Pierre Jean Jouve, de 1955. Qui est
seulement moins pire que les autres È [3].
L'excellence supposŽe de cette traduction a pour effet Ñ ou peut-tre
pour cause Ñ qu'elle est sans cesse rŽŽditŽe depuis sa premire
parution. PubliŽe d'abord aux Žditions du Sagittaire, en 1955, elle est
passŽe successivement au Club Franais du Livre, qui en proposait ds
l'annŽe suivante une Ždition de luxe illustrŽe, puis au Mercure de
France qui l'a en 1969 ajoutŽe ˆ son catalogue, bient™t rŽcupŽrŽ par
Gallimard qui, depuis 1975, publie rŽgulirement la version de Jouve
dans sa collection de poche Ç PoŽsie È. Des quatre ou cinq
Žditions franaises des Sonnets en livre de poche, c'est
assurŽment la plus facile ˆ trouver, probablement la plus souvent
achetŽe, et donc, sans doute, celle qu'on lit le plus aujourd'hui en
France. Ces considŽrations ne sont pas aussi vaines qu'il y
para”t : tout lecteur d'Antoine Berman sait bien que les conditions
de publication et de rŽception d'un texte traduit contribuent ˆ tracer
cette Ç architectonique d'une analyse des traductions È [4] mise en place dans l'Žtude qu'il a consacrŽe ˆ quelques traductions de John Donne.
Premire Žtape suggŽrŽe par Berman : la
lecture de la traduction seule, sans l'original. Lecture suivie d'une
relecture Ñ toujours sans l'original. Cette relecture, faut-il le
dire, est plus qu'une seconde lecture. C'est lˆ, en effet, entre la
premire lecture et la relecture, que s'opre ce que Berman appelle une
Ç conversion du regard È : d'abord lecteur d'une
Ç Ïuvre Žtrangre en franais È, me voici devenu
Ç lecteur d'une traduction È. Je lis cette fois le texte de
Jouve en tant que traduction. Mais alors, pourquoi laisser de c™tŽ
l'original ? D'abord parce qu'il convient de rŽsister ˆ toute
Ç compulsion de comparaison È intempestive, qui viendrait
brouiller des intuitions prŽcieuses en focalisant mon attention sur des
dŽtails Ñ aussi importants soient-ils. Ensuite, parce que cette
lecture/relecture me permet d'Žvaluer, hors de toute confrontation avec
Shakespeare, la consistance de la traduction de Jouve, de juger si elle
Ç tient È comme texte, de repŽrer ses bonheurs et ses points
problŽmatiques, les endroits o se manifestent, par exemple, un Žclat
inoubliable, ou au contraire une impression de contamination
linguistique. Me voici donc ˆ l'Žcoute de mes impressions, qui vont
guider le travail analytique ˆ venir. Je suis d'abord frappŽ par
l'omniprŽsence de l'alexandrin dans cette prose poŽtique ; par
l'obscuritŽ de certains vers, voire de certaines strophes ; par les
archa•smes dans la syntaxe et la terminologie ; par une
ponctuation parfois aberrante ; par la cohŽrence du style ˆ
l'Žchelle du recueil. Ë l'Žvidence cette traduction Ç tient È,
pour reprendre un terme simple cher ˆ Berman comme ˆ Meschonnic ;
elle tient la route, et jusqu'au bout. D'o vient alors ce sentiment de
malaise, d'insatisfaction, qui se dŽgage ˆ sa lecture ? Si je veux
jouer le jeu de la critique bermanienne, rŽpondre ˆ cette question
serait prŽmaturŽ puisque je ne dispose pas encore de tous les ŽlŽments
nŽcessaires ˆ mon jugement critique.
Il est grand temps, du reste, d'aborder la
deuxime Žtape du parcours : la lecture de l'original, lecture qui
laisse encore de c™tŽ la traduction, au profit d'une lecture
Ç prŽ-analytique È qui consiste en un repŽrage des traits
stylistiques, des mots rŽcurrents, enfin de tout ce qui, dans l'Ïuvre,
lie l'Žcriture ˆ la langue, et notamment les Ç rythmicitŽs
port[a]nt le texte dans sa totalitŽ È. Vaste programme, qu'il ne
s'agit pas ici de mener ˆ son terme mais simplement d'esquisser, de
dŽbroussailler. Ma lecture relvera ainsi, par exemple, que le
dŽcasyllabe des sonnets de Shakespeare, dont l'alignement rigoureux
n'exclut jamais la souplesse Ñ gr‰ce ˆ un jeu d'Žlisions et de
variations de coupe Ñ, que ce dŽcasyllabe, donc, semble le plus souvent
se suffire ˆ lui-mme et constituer une phrase ; cette grande
Ç autonomie syntaxique È [5] rend
les enjambements trs rares. Je repre Žgalement, en vrac et sans
chercher encore ˆ constituer de catalogue, la raretŽ des rimes
fŽminines, totalement absentes de certains sonnets ; la frŽquence
et l'importance des allitŽrations et des assonances ; les
nombreuses ambigu•tŽs sŽmantiques ; les antanaclases ; les
anaphores prolongŽes ; les renversements dramatiques en vertu de
quoi tout ce qui semble admis se retourne en son contraire ; le
cynisme du distique final qui, dans maint sonnet, vient contrecarrer
l'Žmotion qui commenait ˆ poindre, etc. Ë
partir de ce relevŽ, trs incomplet, mais que chaque lecteur-critique
peut prolonger et affiner ˆ sa guise, il s'agit dŽsormais d'effectuer
Ç un patient travail de sŽlection d'exemples stylistiques [É]
pertinents et significatifs È, c'est-ˆ-dire de repŽrer les zones o
l'Ïuvre semble atteindre son centre de gravitŽ et manifester un haut
degrŽ de nŽcessitŽ. Ces zones textuelles sont naturellement celles que
je confronterai, plus tard, ˆ leur traduction par Jouve. Je choisis pour
commencer le sonnet 73. Je choisis Žgalement le premier vers du premier
sonnet, en me demandant dŽjˆ comment Jouve Ñ dont j'ai soigneusement
mis de c™tŽ la traduction Ñ s'y est pris pour le travailler : quels
choix peut faire un traducteur devant un vers semblable, alliant la
perfection du modle dŽcasyllabique (cinq segments dissyllabiques
accentuŽs sur la seconde syllabe) ˆ une autosuffisance du sens qui en
fait presque un proverbe, portŽ par le jeu sonore prodigieux de la
triple allitŽration en [f], [r] et [s] et de l'effet prosodique creatures/increase ? Je peux Žgalement choisir des difficultŽs ponctuelles manifestes, comme le jeu sur l'homonymie du verbe will et du prŽnom Will
que je trouve dans le distique final du sonnet 37 et ˆ chaque vers du
sonnet 135 ; ou encore les innombrables paronomases : tomb et womb (86), first et worst (90), past cure et past care
(147), parmi tant d'autres. Ce faisant, je constate que cet exercice
induit une lecture particulire de Shakespeare ; il faudrait, ici
aussi, parler d'une Ç conversion du regard È : ce n'est
plus une Ïuvre que je dŽcouvre, c'est l'original d'une traduction dont
je m'apprte ˆ faire la critique. Cette lecture du texte en tant
qu'original est prŽcieuse, parce qu'elle me met dans la position
traductive de Jouve lui-mme, qui est nŽcessairement passŽ par cette
Žtape, et parce qu'elle m'autorise une approche nouvelle, aiguisŽe,
inquite pourrait-on dire ; et je constate, une fois encore, que ce
regard de critique des traductions m'offre dŽcidŽment un poste
d'observation privilŽgiŽ. J'ai donc, tout d'abord, lu les Sonnets
comme Ïuvre Žtrangre en franais ; puis je l'ai relue comme
traduction, j'ai pressenti ses zones de force ou de faiblesse ;
puis j'ai lu les Sonnets, d'abord comme Ïuvre, puis comme
original, j'en ai relevŽ les traits reprŽsentatifs, j'ai Žtabli une
typologie du discours poŽtique de leur auteur. Alors, le moment est-il
enfin venu de confronter l'original et la traduction ?
Ç Absolument pas È, Žcrit Berman. Ç Si nous connaissons
le Ç systme È stylistique de l'original, nous ignorons tout
de celui du texte traduit. Nous avons certes Ç senti È que la
traduction avait un systme [É] mais nous ignorons tout du comment, du
pourquoi et de la logique de ce systme È. Chercher ˆ comprendre
l'idiosyncrasie de la traduction, c'est observer le travail traductif,
lequel renvoie au traducteur lui-mme. Cela, bien entendu, hors de toute
subjectivitŽ excessive. Certes, il importe de savoir qui est l'auteur
du texte traduit Ñ dans le cas qui nous occupe, Pierre Jean Jouve,
pote, romancier et critique franais, nŽ ˆ Arras en 1887, mort ˆ Paris
en 1976, dontl'Ïuvre est profondŽment marquŽe par l'unanimisme, par la
psychanalyse, etc. Mais il importe surtout de dŽterminer ce que Berman
appelle sa Ç position traductive È, son Ç projet de
traduction È et son Ç horizon traductif È. | | POSITION TRADUCTIVE, PROJET DE TRADUCTION | |
La position traductive du traducteur,
c'est le rapport spŽcifique qu'il entretient avec son activitŽ ;
c'est, pour reprendre la terminologie de Berman, le Ç se-poser du
traducteur vis-ˆ-vis de la traduction È. C'est le contrat qu'il
passe avec sa propre traduction. Le traducteur est-il franais ou
Žtranger, exerce-t-il d'autres activitŽs, traduit-il d'autres langues,
a-t-il une Ïuvre propre, a-t-il Žcrit sur sa pratique de la
traduction ? Telles sont les questions que soulve ce point
particulier, et auxquelles on peut ici rŽpondre rapidement. Jouve a
traduit Rabintranath Tagore, Rudyard Kipling, Shakespeare Ñ les Sonnets, Le PhŽnix et la Colombe, Hamlet, RomŽo et Juliette
Ñ mais aussi Gongora, Eugenio Montale et Giuseppe Ungaretti. Pourtant,
ce traducteur de quatre langues a peu Žcrit sur l'acte de traduire. On
ne trouve rien ˆ ce sujet dans son journal, ce beau Ç journal sans
date È intitulŽ En Miroir, pourtant publiŽ la mme annŽe que
la traduction des Sonnets. Quant ˆ la courte prŽface des Sonnets, elle
est presque entirement consacrŽe ˆ des considŽrations gŽnŽrales sur les
dŽdicataires de l'Ïuvre, sur sa composition, ses thmes, son style.
Mais l'examen de la position traductive de Jouve excde largement le cas
particulier des sonnets de Shakespeare. Il entra”ne bien d'autres
questions : quelle est sa conception de la langue et de l'acte de
traduire ? Quel est son rapport ˆ l'Žcriture et aux Ïuvres ?
Quel est son rapport ˆ la langue et ˆ la littŽrature anglaises ?
Le Ç projet de traduction È
s'Žlabore ˆ partir de cette position traductive et des exigences
spŽcifiques de l'Ïuvre, qui inspirent des choix concernant par exemple
l'Žtablissement ou non d'un para-texte, la publication ou non en Ždition
bilingue, les principes de traduction etc. On admettra sans difficultŽ
l'importance de ces points de dŽtail : il n'est pas indiffŽrent, ni
pour Jouve, ni pour les lecteurs de sa traduction, que celle-ci soit
proposŽe depuis la premire Ždition sans le texte anglais en regard. On
pourrait gloser, ici comme ailleurs, sur les quelques mots qui prŽcdent
le nom du traducteur : Ç version franaise de Pierre Jean
Jouve È n'est pas tout ˆ fait la mme chose que Ç traduits de
l'anglais par Letourneur È, ni Ç traduits pour la premire
fois en entier par Franois-Victor Hugo È, ni Ç essai
d'interprŽtation de poŽtique franaise par AndrŽ Prudhommeaux È Ñ
sans mme parler de l'approche d'Yves Bonnefoy qui, pour Shakespeare
comme pour Yeats, inclut le nom de l'Ïuvre et de l'auteur dans le titre
d'un livre dont il est donc l'auteur : Yves Bonnefoy, XXIV Sonnets de Shakespeare.
Concernant le paratexte, je repre aussit™t que la version de Jouve est
prŽcŽdŽe d'une courte prŽface et n'est pas annotŽe Ñ contrairement ˆ
celle de Robert Ellrodt, en Ždition bilingue, longuement prŽfacŽe et
richement annotŽe. Que dit la prŽface de Jouve de son projet de traduction [6] ?
D'abord, qu'il accorde au recueil une dimension autobiographique
primordiale, que la critique contemporaine s'accorde ˆ juger peu
importante, voire peu vraisemblable, mais qui colle aux sonnets depuis
que Wordsworth a dŽcrŽtŽ qu'avec cette clŽ Shakespeare nous ouvrait son
cÏur [7].
Nous voilˆ bien embarrassŽs avec ces 154 petites clefs qui n'ouvrent
pas grand chose. Notons que deux traducteurs plus rŽcents des sonnets,
Daniel et Genevive Bournet, continuent d'estimer que c'est Ç la
vŽritŽ du sentiment, et sa profondeur, qui font l'intŽrt des
Sonnets È [8].
Du coup, comme le note plaisamment Dominique Goy-Blanquet,
Ç l'obsession d'un chercheur marginal comme David Honeymann devient
rafra”chissante : Shakespeare n'aurait pas Žcrit mais traduit ces
sonnets, dus en fait ˆ la plume d'Agrippa d'AubignŽ inspirŽ par son bel
ami Henri de Navarre, sa brune ma”tresse Marguerite et son pote rival
Guillaume de Bartas È [9].
La prŽface de Jouve nous informe ainsi sur sa
lecture des sonnets, mais aussi sur son projet de traduction. Ç Une
traduction de poŽsie doit revendiquer le droit ˆ une certaine
infidŽlitŽ ; mais alors [É] le pire de l'infidŽlitŽ peut devenir
le meilleur de la fidŽlitŽ. En s'Žloignant comme il faut de la lettre,
elle approche l'esprit : elle doit Žtablir d'abord un pome
franais È. Autres extraits : Ç Il faut faire le
contraire de Ç franciser È ; il faut porter la poŽsie
franaise jusqu'aux modes poŽtiques d'une autre langue, et qu'elle
rivalise avec l'Žtrangre È. Et : Ç Par maintes tournures
(suppression d'articles et pronoms, usage de l'inversion), et par
l'emploi de plusieurs termes de vieux franais, j'ai dŽsirŽ Žtablir des
repres, permettant de sentir la relative distance entre nous et
Shakespeare È. Et encore : Ç Il n'Žtait pas question de
traduire en vers, de faire correspondre un vers syllabique franais au
mtre anglais È. Ë ce stade, c'est-ˆ-dire avant mme la
confrontation entre l'original et sa traduction, me voici donc dŽjˆ,
semble-t-il, en position de juger. Je peux estimer d'emblŽe, par
exemple, que le renoncement au vers est infondŽ, ou que les tournures
anciennes et les archa•smes sont un moyen discutable et maniŽrŽ
d'historiciser les sonnets, etc. En rŽalitŽ, il est encore trop t™t pour
la critique, le projet Žtant indissociable de la traduction
elle-mme : Ç Ici appara”t pour le critique un cercle absolu,
mais non vicieux : il doit lire la traduction ˆ partir de son
projet, mais la vŽritŽ de ce projet ne nous est finalement accessible
qu'ˆ partir de la traduction [É]. Car tout ce qu'un traducteur peut
dire et Žcrire ˆ propos de son projet n'a de rŽalitŽ que dans la
traduction. [É] Ainsi on ne peut pas du tout dire : tel projet
para”t bon, mais voyons les rŽsultats ! Car lesdits rŽsultats ne
sont que la rŽsultante du projet È.
C'est ici le moment de rappeler que le projet de
traduction n'a nul besoin d'tre explicitŽ dans une prŽface ou thŽorisŽ
dans un texte critique. La prŽface est un exercice formel obŽissant
ˆcertains rgles, s'adressant ˆ un certain public, et elle ne constitue
peut-tre pas le lieu idŽal pour exprimer un projet de traduction.
Celui-ci appara”t aussi et surtout ˆ la lecture des traductions
mmes : au fond, je n'ai pas besoin que Jouve Žvoque ses choix
rythmiques pour les constater moi-mme. J'irai plus loin : dans sa
prŽface, il affirme qu'il entend Žviter Ç l'erreur des alexandrins
noyŽs È ; c'est pourtant bien ce qui s'entend, de faon
parfois assourdissante, dans sa traduction. Le projet est donc moins
dans l'annonce d'un programme que dans les sonnets eux-mmes : l'un
des aspects du projet de traduction de Jouve consiste donc bien, malgrŽ
ce qu'il en dit, ˆ substituer l'alexandrin franais au dŽcasyllabe
anglais.
Nous voici parvenus ˆ la dernire des
Žtapes du parcours bermanien Ñ Žtapes non linŽaires, rappelons-le,
puisque le projet de traduction se repre ˆ la fois dans le discours du
traducteur (prŽface, entretiens, etc.) et dans la confrontation entre
original et traduction, qui reste encore ˆ effectuer. Cette dernire
Žtape consiste ˆ tracer l'horizon du traducteur, c'est-ˆ-dire
Ç l'ensemble des paramtres langagiers, littŽraires, culturels et
historiques qui Ç dŽterminent È le sentir, l'agir et le penser
d'un traducteur È. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit de
dŽterminer ce ˆ partir de quoi Jouve retraduit Shakespeare : l'Žtat
de la poŽsie franaise d'aprs-guerre, la rŽception de Shakespeare en
France au XXe sicle, qui n'est pas la mme qu'au XIXe sicle par
exemple, le rapport que le sonnet franais entretient avec le sonnet
anglais, la totalitŽ des traductions existantes de Shakespeare en
France, enfin l'Žtat du dŽbat contemporain sur la traduction en gŽnŽral
et sur la traduction de poŽsie en particulier. Ë
partir de lˆ, une fois accompli ce parcours prŽparatoire, l'analyse
proprement dite de la traduction de Jouve peut commencer. Loin de
prŽtendre aller jusqu'au bout d'un travail ˆ peine amorcŽ, je voudrais
ici ouvrir un chemin de traverse, une piste de lecture et de rŽflexion,
et peut-tre ajouter une Žtape supplŽmentaire ˆ la mŽthode esquissŽe par
Berman. Cette Žtape consisterait, durant la confrontation ou aprs
elle, ˆ rapporter systŽmatiquement ˆ la poŽtique propre de Jouve les
points jugŽs problŽmatiques dans sa traduction. Mon hypothse Žtant que
Jouve, dont le projet annonce pourtant une approche dŽcentrŽe plut™t
qu'annexionniste (qu'on se rappelle son refus de Ç franciser È
et son dŽsir de voir sa langue Ç rivalise[r] avec
l'Žtrangre È) que Jouve, donc, se laisse ˆ certains moments
contaminer par sa propre poŽtique. Il s'agirait moins d'une annexion au
franais qu'une annexion ˆ la langue de Jouve. Cette hypothse a surgi
en rŽalitŽ ds le dŽbut, c'est-ˆ-dire ds ma premire lecture de la
traduction. Et le malaise signalŽ plus haut tient sans doute ˆ
cela : en lisant la traduction des sonnets par Jouve, je n'ai pu
rŽprimer l'impression diffuse que j'avais de lire du Pierre Jean Jouve.
Certaines obscuritŽs, certaines indŽcidabilitŽs m'ont frappŽ ˆ la
premire lecture, et plus encore lors de la confrontation de la
traduction avec l'original, confrontation qui a fait appara”tre un texte
anglais curieusement moins opaque que le franais.
Dans la logique du parcours bermanien,
une analyse stylistique supplŽmentaire semble donc s'imposer :
aprs celle de la traduction, aprs celle de l'original, j'ajoute donc
celle de l'Ïuvre propre du traducteur, avant de la comparer ˆ celle de
Shakespeare dans les Sonnets. Et le rŽsultat semble confirmer mon
hypothse. Je constate d'abord des points communs entre mes deux
recensements stylistiques, le recensement de Shakespeare et le
recensement de Jouve-pote. Dans l'Ïuvre poŽtique de Jouve, je relve
notamment les caractŽristiques suivantes : antanaclase
(Ç gloire ˆ la douce chair Žperdue dans la gloire È) ;
homonymie (Ç celui qui sombre se regarde sombre È) ;
hypallage (Ç jouissance de ses yeux / Le cerne de son
cÏur È) ; altŽration des catŽgories grammaticales, avec
notamment l'emploi du nom comme adjectif (Ç nos deux grandes
bouches Enfances È) ; oxymore (Ç la sombre eau
claire È) ; indŽcidabilitŽ des fonctions syntaxiques
(Ç Chres filles du temps du soleil et du sang È). Il ne
s'agit pas lˆ de figures relevŽes au hasard, mais bien de phŽnomnes
marquants et rŽcurrents du discours poŽtique de Jouve, lequel appelle
naturellement une interprŽtation. Stefano Agosti Žcrit ˆ ce sujet que
Jouve semble Ç engagŽ dans la restitution d'une sorte de
Ç systme È d'Žnergie non liŽe, placŽ en deˆ du discours et
que les mots sont appelŽs ˆ manifester ˆ l'aide de recoupements et de
relations non canoniques Ñ avec tout ce que cela comporte
Ç d'imperfection et de trouble È ˆ l'Žgard [É] des formes du
discours poŽtique È [10].
C'est en somme un procŽdŽ Ç confusif È (ce terme de
psychanalyse est utilisŽ par Agosti) qui est ˆ l'Ïuvre, puisque le mme
mot change de sens en cours de phrase, puisque la mme phrase a
plusieurs sens possibles autorisŽs par la syntaxe. Ainsi les diffŽrentes
figures du monde se dissolvent-elles dans le discours au lieu de s'y
prŽciser, tandis que la confusivitŽ des ŽlŽments verbaux restitue la
confusion du monde.
Il me semble que cet aspect-lˆ de la poŽtique de Jouve, non
seulement s'accorde par miracle ˆ certains sonnets de Shakespeare, mais
leur est, parfois, imposŽ. Quand je rapporte la traduction ˆ l'original,
je me rends compte par exemple que l'indŽcidable caractŽrise le
franais, non l'anglais : Ç celui qui en appelle ˆ toi,
fais-lui produire ˆ vivre dans les temps des nombres Žternels È
(Sonnet 38) Ñ s'agit-il de vivre ˆ l'Žpoque des nombres Žternels, ou de
produire de quoi vivre, ou de produire des nombres Žternels ? Pas
d'ambigu•tŽ en anglais : Ç And he that calls on thee, let him
bring forth / Eternal numbers to outlive long date È. Autre
exemple : Ç Je ne puis dire la fortune aux minutes
brves È (Sonnet 14) Ñ s'agit-il de dire aux minutes leur fortune,
ou d'Žvoquer la fortune-aux-minutes-brves, si l'on voit lˆ une Žpithte
homŽrique ? Autre exemple : Ç Ma muse ˆ la langue liŽe
reste silencieuse È. (Sonnet 85) Ñ indicatif ou vocatif ? Je
relve Žgalement, dans la traduction de Jouve mais non dans l'original
de Shakespeare, des phŽnomnes d'incorrection linguistique ou
d'approximations dans la grammaire ou la conjugaison : Ç Bien
que, le ciel le sait, il n'est que le tombeau È (17) ;
Ç Combien lourdement je voyage ˆ ma route È (50) ;
Ç jusqu'ˆ que È (57) ; Ç Mais quand sur toi les
sillons du temps je les observe È (22) ; Ç Que je paie ˆ
nouveau comme si non payŽ È (30) ; Ç Je fais mon amour
greffŽ sur ces trŽsors È (37) ; Ç Ni ta honte peut
donner È (34). Rien dans le vers anglais ne semble justifier, dans
les quelques exemples citŽs, l'Žtrange obscuritŽ de la traduction.
ƒtrange parce que, tout comme dans la poŽsie de Jouve, il s'agit lˆ
d'une obscuritŽ sans Žnigme. Il n'y a rien ici ˆ deviner ou ˆ dŽvoiler,
comme chez MallarmŽ ; c'est plut™t, comme l'indique Agosti,
Ç un travail de reconstruction qui s'imposera, afin de rendre
lisible un discours qui a ŽtŽ dŽtruit ou presque dŽtruit et, en tout
cas, profondŽment dŽfigurŽ È [11].
Chez Jouve pote, l'abolition rigoureuse de toute
ponctuation participe ˆ l'Žvidence du mme souci de dŽlitement de la
langue Ñ il favorise notamment l'indŽcidabilitŽ des fonctions
syntaxiques. Chez Jouve traducteur de Shakespeare, la ponctuation ne
dispara”t pas totalement mais elle se fait parfois aberrante, comme chez
Jouve prosateur. Quelques exemples : Ç Nul ne sait comment
faire, pour Žviter le ciel menant ˆ cet enfer È (Sonnet 129) ;
Ç Reconnais que le dŽsir menant ˆ cet enfer, est la mort È
(147) ; Ç Tant que par une parcelle de ta gloire, je
vis È (37). Le caractre aberrant ou incorrect de la ponctuation,
non moins que son absence, contribue ˆ la confusivitŽ du texte et ˆ la
nŽcessitŽ d'un travail de reconstruction du syntagme, de la phrase, du
pome. Pour finir, je voudrais signaler que certaines
Ç jouvisations È de Shakespeare semblent dictŽes, ou du moins
inspirŽes, par la langue anglaise : ainsi l'anglicisme
Ç familier avec È (20) ; le calque Ç Que je paie ˆ
nouveau comme si non payŽ È (pour Ç Which I new pay as if not
paid before È, 30) ; Ç Ni ta honte peut donner È
(pour Ç Nor can thy shame give physic to my grief È,
34) ; Ç l'esprit dispersŽ [É] est extrme, rude, cruel,
aucune souffrance È (pour Ç Th'expense of spirit in a waste of
shame is [É] savage, extreme, rude, cruel, not to trust È,
129) ; et enfin : Ç Ah ! de l'orient quand la royale
lumire lve sa tte ardente [É] Mais quand du sommet haut, par le
char fatiguŽ È (pour Ç Lo, in the orient when the gracious
light [É] having climbed the steep-up heavenly hill È, 7). Weary en anglais signifie fatiguŽ et
fatigant ; ce n'est pas ici le char qui est fatiguŽ, mais bien la
lumire ; fidle ˆ sa poŽtique de pote, Jouve a pourtant fait le
choix de l'hypallage.
Nous sommes donc bien en prŽsence d'une co•ncidence stylistique
entre deux Ïuvres, celle de Shakespeare et celle de Jouve Ñ co•ncidence
ou correspondance qui justifie le choix fait par Jouve de traduire
Shakespeare. Il serait vain de prŽtendre distinguer entre Jouve pote et
Jouve traducteur, mais il appara”t indispensable de conna”tre la poŽsie
Jouve pour se lancer dans la critique approfondie de ses traductions. [1] Henri Meschonnic, PoŽtique du traduire, Lagrasse, Verdier, 1999, p. 281. [2] Antoine Berman, Pour une Critique des traductions : John Donne, Paris, Gallimard, 1995, p. 48. [3] H. Meschonnic, PoŽtique du traduire, op. cit., p. 51. [4] A. Berman, Pour une Critique des traductions, op. cit., p. 64-97. [5] Jean Fuzier, Les Sonnets de Shakespeare, Paris, Armand Colin, 1970, p. 122. [6] Pierre Jean Jouve, Ç Sur les Sonnets de W. S. È, in Shakespeare, Sonnets, Paris, Gallimard, 1969, p. 17. [7] William
Wordsworth : Ç Scorn not the Sonnet ; Critic, you have
frowned, / Mindless of its just honours ; with this key /
Shakespeare unlocked his heart [É] È. [8]
Daniel et Genevive Bournet, citŽs par Dominique Goy-Blanquet,
Ç Sonnet, c'est un sonnet, l'espoir, c'est une dame È, In'Hui, Bruxelles, 2001, p. 48. [9] Ibid. [10] Stefano Agosti, Ç Le bruit et les mots È, in Odile Bombarde (dir.), Jouve pote, romancier, critique, Paris, Lachenal et Ritter, 1995. [11] Ibid. | |