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.T.R.A.N.G.E.R.
#5
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COMITƒ DE LECTURE
ƒtienne Dobenesque
La jeune fille, la mre, la mer latine :
ƒcrire dans sa langue et dans l'autre ˆ la Renaissance
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La rŽputation des jeunes filles est souvent le souci des femmes,
mais elle est aussi leur gloire.
  Jacques Gason et Alain Lambert  [1]
 
 


 
l'origine de cette rŽflexion sur cette autre langue qu'est le latin ˆ la Renaissance, il y a mon expŽrience rŽcente de l'enseignement du latin ˆ Paris 8. Tenu d'assurer le remplacement d'un cours d'initiation, ˆ partir d'un manuel destinŽ aux Žlves de 5e, et faute de temps pour penser ˆ ce que pourrait tre une autre pŽdagogie du latin, j'ai rempli pendant quelques sŽances la fonction quasi exclusive de rŽpŽtiteur, dispensant l'enseignement morne d'une langue morte, tel que je l'ai moi-mme reu il y a quelques annŽes.
 
La phrase en exergue est tirŽe d'un exercice de thme de ce manuel. Elle fait rire, mais on peut y voir, peut-tre une allŽgorie  [2], plus sžrement le sympt™me de ce que l'enseignement a fait du latin. Car si les auteurs du manuel s'autorisent ˆ Žcrire une telle phrase en franais, c'est en rŽalitŽ sous l'autoritŽ du Ç latin d'initiation È, c'est-ˆ-dire de cette reprŽsentation d'une langue-culture ŽlaborŽe par la tradition scolaire, o rgne la rose, entourŽe de couples mythiques (le ma”tre et l'esclave, la femme et la jeune fille, la gloire et la rŽputation, le temple et l'autel, la victoire et la fuiteÉ), au service d'un exposŽ de hauts faits ou d'une morale ŽlŽmentaire. On n'imagine pas pareille phrase de thme dans un manuel d'anglais, d'allemand, d'espagnol. La singularitŽ de l'enseignement de la langue latine ne se justifie que d'une chose : on ne parle plus latin. De lˆ la mŽtaphore triste de la Ç langue morte È. Contre quoi il y a ˆ dŽfendre l'idŽe qu'on peut parler latin. Que le latin continue ˆ vivre, dans sa littŽrature, qu'on continue ˆ lire. Lire TŽrence, Virgile, Ovide, Augustin, PŽtrarque, von Barth ou Du Bellay en latin, c'est parler latin.
 
L'incongruitŽ de cette phrase de thme, phrase franaise impossible ˆ Žcrire aujourd'hui autrement que sur le mode de la parodie, s'explique par cette reprŽsentation d'une langue non-langue, langue sortie de l'histoire. Au-delˆ donc, pour tout ce qui s'y dit, de l'Žthique et du politique. Quand la littŽrature montre au contraire que c'est parce que, selon l'expression commune, Ç ils nous parlent È encore aujourd'hui que nous lisons les Žcrivains latins. C'est un non-sens, pour le latin comme pour toute autre langue, que de faire de l'enseignement de la langue le prŽalable ˆ celui de la littŽrature.
 


Volo, volo, puella,
Cur ergo nunc nevis tu ?
  Kaspar von Barth  [3]

 
  
En forme d'introduction ˆ son Anthologie de la poŽsie lyrique latine de la Renaissance, parue trs rŽcemment, Pierre Laurens se demande si Ç une langue Žtrangre [peut] servir de support au chant de l'‰me et aux musiques du moi  [4] È. La question m'intŽresse pour deux raisons. D'abord pour le prŽsupposŽ qui fait du latin de la Renaissance une langue Žtrangre : c'est une chose ˆ interroger. Ensuite, parce qu'elle est posŽe, pour le contester, ˆ partir de l'a priori de l'incompatibilitŽ entre Ç lyrisme personnel  [5] È et Žcriture dans une langue Žtrangre. Or il me semble qu'on peut voir se mettre en place en France au XVIe sicle le dogme selon lequel on ne peut Žcrire, s'il s'agit de choses sŽrieuses, si Ç Žcrire È est intransitif, que dans sa langue. De mme que Ð variante du dogme Ð on ne peut traduire que dans, non depuis, sa langue.
 
C'est pourquoi je voudrais poser ces deux problmes Рle statut du latin, langue Žtrangre, langue vivante et morte ; l'Žcriture dans sa langue, et ce que c'est que cette Ç sa langue È Ð ˆ partir de la situation du latin au XVIe sicle, qui voit appara”tre la mŽtaphore de la Ç langue morte È et le dogme de la nŽcessitŽ d'Žcrire dans sa langue, alors mme que le latin est encore parlŽ, lu, Žcrit par tant de vivants, que la plupart des Žcrivains sont bilingues et font Ïuvre en latin, qu'ils Žcrivent pour certains non comme une autre langue mais comme leur langue.
 
Je prendrai ici deux exemples. Le problme ne peut que nous mener ˆ Du Bellay, dont on fait le symbole Žvident de cette contradiction : Du Bellay se fait conna”tre en publiant La Deffence, et illustration de la langue franoyse (1549), dans laquelle il entend, notamment, dŽprŽcier la pratique de l'Žcriture en latin, et il devient assez rapidement un des potes nŽo-latins franais les plus cŽlŽbrŽs  [6]. Je prŽfre commencer par un exemple moins connu, moins spectaculaire, mais plus riche de problmes qu'il n'en a l'air. Il s'agit du chapitre VII du premier livre de L'Art po‘tique de Jacques Peletier du Mans, que je cite ici in extenso  [7] :
 
 

VII
D'Žcrire en sa Langue
 
 
Celui qui veut former un Pote, en doit donner les prŽceptions gŽnŽrales pour toutes nations : sans avoir respect ˆ cette-ci ni ˆ cette-lˆ. Autrement ce ne serait qu'enseignement imparfait. La PoŽsie comme les autres Arts, est un don venant de la faveur cŽleste, pour tre dŽparti ˆ toutes gens par communautŽ. Notre intention est de former ici un Pote pour toutes langues universellement. Mais si est-ce pourtant, qu'il se doit toujours entendre, que les prŽceptes doivent tre pratiquŽs en la Langue native. Car s'il est ainsi pour un si grand Pote que nous voulons (lequel, possible, nous faisons ici non tel qu'il a encore ŽtŽ : mais tel qu'il se peut imaginer) nous ne saurions lui souhaiter trop de dons de gr‰ce : si le Ciel mme travaille ˆ nous le donner : si le premier a tant demeurŽ ˆ trouver son second, et si le second n'a point encore trouvŽ son troisime : et bref si nous attribuons tant ˆ la Nature, ma”tresse de la peine : conseillerons-nous au n™tre, de se travailler et Žcrire en une Langue, laquelle avant qu'il l'ait apprise, lui aura levŽ le bon de son ‰ge ? Le Pote pourra-t-il jamais tre parfait, auquel est dŽniŽe la perfection du langage auquel il doit Žcrire, qui n'est que l'un des moindres instruments de son mŽtier ? Car il est certain, qu'une Langue acquisitive n'entre jamais si avant en l'entendement comme la native. L'Art bien imite la Nature tant qu'il peut : mais il ne l'atteint jamais. Puis les langues, ains toutes choses du monde, n'ont-elles pas leurs Sicles ? Que voulons-nous ? enrichir la LatinitŽ ? mais comment le ferons-nous, quand ceux qui la suaient de la nourrice, y ont fait leur dernier effort ? C'est bien ici, que nous nous montrons de petit courage, qui aimons mieux suivre toujours les derniers, que nous mettre en un rang auquel nous puissions tre premiers. Nous tenons notre Langue esclave nous-mmes : nous nous montrons Žtrangers en notre propre pays. Quelle sorte de nation sommes-nous, de parler Žternellement par la bouche d'autrui ? Le Ciel Franais produit-il de si pauvres esprits, qu'ils ne se puissent servir de leur Langue ? ou plut™t, produit-il de si fŽconds esprits en conceptions, et si indispos et nŽcessiteux en parler ? Ne voudrons-nous jamais exceller ? et si nous le voulons, quelle folie est-ce de penser exceller au mŽtier d'autrui, et ne se vouloir aider du sien ? serons-nous perpŽtuels imitateurs ? mais si nous le devons toujours tre : ˆ l'exemple de qui nous rŽglons-nous, quand nous Žcrivons en autre Langue qu'en la n™tre ? Les Grecs n'ont pas Žcrit en ƒgyptien : les Latins n'ont pas Žcrit en Arabique. Il y a (si j'ai bonne souvenance) un Albin en Macrobe, lequel Žtant Romain, demandait gr‰ce des fautes qu'il ferait, Žcrivant en Grec. Mais qui te voudra donner gr‰ce, lui dit-on, de la coulpe que tu veux faire dŽlibŽrŽment, la pouvant Žviter ? Les Muses viennent ˆ prŽsent pour habiter en France : mais non point pour trouver des h™tes, vtus d'accoutrements pŽrŽgrins : elles ne cherchent point tre latinisŽes par les Franais : elles ont trouvŽ l'honneur qu'elles voulaient en la Grce et en la Romanie par ceux du pays : elles ne cherchent pas les Sauvageons, aprs les arbres francs : elles veulent le na•f, et la puretŽ que produit la terre o elles viennent habiter. Donc, se contente notre Pote d'avoir connaissance des Langues externes, et connaisse ˆ quoi il les a apprises : qui est pour en tirer les bonnes choses, et les employer en son langage naturel. Que s'il veut s'exercer ˆ Žcrire en autre Langue que la sienne : le fasse de telle sorte, que ce soit comme par passe-temps, ou bien par un labeur accessoire. Et pense, puisqu'il n'est plus possible de voir un autre Homre en Grec, ni un autre Virgile en Latin : de prendre courage, et n'estimer point impossible d'en voir l'un des deux en Franais.


Jacques Peletier publie l'Art po‘tique en 1555, six ans aprs La Deffence. Le titre de ce chapitre pose comme entendue l'existence pour chacun de Ç sa langue È, c'est-ˆ-dire d'une langue qu'on possde, et qui est par ailleurs unique : il y a Ç sa langue È, et puis les autres. Cette injonction, Ç D'Žcrire en sa langue È, marque ainsi le terme du processus de dŽlŽgitimation de l'Žcriture en latin commencŽ en France au dŽbut du XVIe sicle. Entre les prŽfaces d'auteurs ou de traducteurs qui doivent se justifier, ˆ la fin du XVe sicle, d'Žcrire en franais, et La Deffence condamnant au milieu du XVIe sicle l'Žcriture en latin, il y a tout un ensemble de discours de plus en plus offensifs de Ç dŽfense du franais È  [8], avec des motifs ŽpistŽmologiques et religieux, et plus globalement politiques. Mais en 1549, quand Du Bellay publie La Deffence, le franais n'est plus ˆ dŽfendre, et l'enjeu est bien diffŽrent [9]. La grande nouveautŽ du chapitre de Peletier, par rapport ˆ La Deffence, c'est que l'injonction, pour les Žcrivains franais, d'Žcrire en franais, se trouve universalisŽe en injonction d'Žcrire Ç en sa langue È, quelle qu'elle soit, semble-t-il.
 
Peletier opre ici un dŽplacement considŽrable de ce qu'on appelle, en Italie ˆ partir du XIVe sicle, puis en France au XVIe, la question de la langue. Pour justifier l'Žcriture dans une langue contre une autre (latin contre vulgaire, vulgaire contre vulgaireÉ), les langues Žtaient toujours traitŽes comme des entitŽs essentialisŽes : il s'agissait de comparer les langues, de dresser la liste de leurs qualitŽs et dŽfauts respectifs. La comparaison des langues, et l'idŽe d'une Ç prŽcellence È, prŽpare le terrain ˆ la notion plus tardive de Ç gŽnie des langues È. Or il ne s'agit en aucun cas chez Peletier d'Žtablir la supŽrioritŽ d'une langue. Car il ne s'agit plus de la langue seule, essentialisŽe, mais du rapport que chacun peut avoir ˆ la langue, ˆ sa langue quelle qu'elle soit. Cette Ç universalisation È de la question de la langue, qui en bouleverse les enjeux, rentre dans le projet, dont il y a ˆ mesurer la singularitŽ, d'un Ç art poŽtique È universel  [10] : Ç Notre intention est de former ici un Pote pour toutes langues universellement È (l. 4-5). Par ce postulat, alors loin d'tre Žvident, de la possibilitŽ d'une poŽsie dans n'importe quelle langue, Peletier enlve le problme de la valeur ˆ la Ç question de la langue È pour le ramener ˆ celle de la poŽsie. Il n'y a pas, comme on le disait au XVIe sicle, et comme on l'entend encore, de langue plus ou moins Ç poŽtique È, plus ou moins Ç philosophique È, plus ou moins Ç rationnelle ÈÉEt le gŽnie n'est pas dans la langue.
 
Peletier se dŽmarque aussi nettement de ses contemporains dans l'usage qu'il fait de la notion de Ç perfection È de la langue. La recherche de la Ç langue parfaite È est une des grandes affaires de la rŽflexion sur le langage, du Moyen Age jusqu'au XVIIIe sicle au moins [11]. La langue parfaite est la langue une, universelle, et adŽquate aux choses, qui a disparu avec Babel. Dans des langues existantes, l'hŽbreu, le grec, le latin, on essaye de la retrouver, puis plus tard, de la rŽinventer dans les projets de langues Ç artificielles È. Dans les discours sur les langues vulgaires au XVIe sicle, la question de la Ç langue parfaite È, avec son arrire-fond thŽologique  [12], est toujours plus ou moins prŽsente Žgalement. Chez Peletier, puisque la langue n'est pas conue en dehors du rapport du sujet ˆ la langue, la Ç langue parfaite È devient la langue qu'on possde parfaitement : la Ç perfection È (l. 14) de la langue dans laquelle on Žcrit ne se mesure qu'ˆ la profondeur ˆ laquelle elle est Ç entr [Že] en l'entendement È (l. 15-16). Peletier rompt avec les essentialismes de la langue sans cesser de penser en termes de Ç perfection È de la langue : n'est parfaite que Ç sa langue È, toute langue est donc parfaite. Ce qui n'enlve rien au problme que constitue la notion, mais reconduit les interrogations sur ce qui fonde ces privilges nouveaux reconnus ˆ Ç sa langue È.
 

 
Ce n'est pas par hasard que a s'appelle aussi des lvres : le professeur Fernand Q. Choulier, dans son cŽlbre, et pourtant inŽdit, MŽmoire sur l'Žmission primitive de sons chez l'Homo Heidelbergiensis (1879), soutient que les premires paroles ont ŽtŽ prononcŽes par l'entrejambe d'une femelle : l'homo erectus n'ayant utilisŽ sa bouche, jusqu'ˆ une Žpoque tardive, que pour manger, le premier homo sapiens neandertalensis aurait frappŽ de stupeur ses parents en hurlant des insultes, de l'intŽrieur du ventre, avant sa naissance. D'o la croyance, demeurŽe si vive encore de nos jours, que la langue est avant tout maternelle.
Santiago H. Amigorena [13]
 
 
 
 
Cette langue, Ç langue native È (l. 6, 16), Ç langage naturel È (l. 39), s'oppose ˆ la Ç langue acquisitive È (l. 15), aux Ç langues externes È (l. 38), Ç apprises È (l. 12). On est renvoyŽ ici ˆ l'opposition de l'innŽ et de l'acquis, de la nature et de l'art, et selon la doctrine d'Žpoque, Ç L'Art bien imite la Nature tant qu'il peut : mais il ne l'atteint jamais È (l. 16-17). Il me semble qu'on peut voir aussi dans ce chapitre, comme c'est souvent le cas dans les textes sur la langue ˆ l'Žpoque, une tension vers la dŽmŽtaphorisation de la langue, par laquelle Ç sa langue È, la langue Ç interne È, s'opposant aux Ç externes È, se trouve assimilŽe ˆ la langue, l'organe. L'ambivalence de Ç nous tenons notre langue esclave nous-mmes È (l. 21-22) est ˆ rapprocher de l'image de la langue du nourrisson qui s'acquiert ou se forme au contact du sein de la nourrice (l. 19). Elle Žtait chez Du Bellay dŽjˆ : Ç les Anciens usoint des Langues, qu'ilz avoint succŽes avecques le Laict de la Nourice  [14] È. On peut la rapprocher aussi, comme le fait Perrine Galand-Hallyn ˆ propos de Du Bellay  [15], de l'insistance de Quintilien sur le choix d'une bonne nourrice pour l'apprentissage linguistique de l'enfant, apprentissage conu sur le modle de l'imprŽgnation  [16]. Mais chez Quintilien comme chez Dante, qui dŽfinit la langue vulgaire comme la Ç langue de la nourrice  [17] È, cette langue de la nourrice n'est qu'une variante, assez attendue compte tenu des conditions concrtes de l'Žducation des jeunes enfants, de la notion de Ç langue maternelle È. Ce qui est intŽressant, ce n'est en rŽalitŽ pas tant la rŽfŽrence ˆ la nourrice, que la mŽtaphore de la langue tŽtŽe, absorbŽe par l'enfant, Ç avec le laict È chez Du Bellay, ou, dans la formulation plus abrupte de Peletier, comme ˆ la place du lait, qui instaure une naturalitŽ du rapport, non au langage, mais ˆ sa langue, seule et unique, et qui le constitue.
 
Il y a un glissement trs net, dans le chapitre de Peletier, qui voit peu ˆ peu se transformer l'Žcriture dans la langue Žtrangre, celle qu'on met beaucoup de temps ˆ apprendre (l. 12-13), qui ne pourra jamais tre Ç parfaite È (l. 14), c'est-ˆ-dire ma”trisŽe comme la sienne, en Žcriture dans la langue de l'Žtranger. Ne pas parler dans Ç sa langue È devient Ç parler par la bouche d'autrui È (l. 23). Il me semble que la dŽmŽtaphorisation de la langue, et l'image de la langue Ç sucŽe de la nourrice È qui couronne la naturalisation du rapport ˆ Ç sa langue È, sont pour beaucoup dans ce glissement. La reprŽsentation de la langue Žtrangre en langue de l'Žtranger, parce qu'elle est aujourd'hui encore parfaitement commune, peut expliquer l'apparent paradoxe qu'il y a ˆ dire le moi intime dans la langue qui n'est pas ˆ soi, la langue de l'autre. La question de Pierre Laurens, qui a ŽtŽ mon point de dŽpart, ne se conoit pas sans un tel glissement. L'image de la langue Ç sucŽe de la nourrice È, et plus gŽnŽralement la notion de Ç langue maternelle È, ont je crois une grande importance dans la reprŽsentation fausse qu'on peut avoir du rapport ˆ sa langue. Il y a une critique radicale ˆ faire de cette notion de Ç langue maternelle È, comme de toute reprŽsentation qui, naturalisant le rapport du sujet ˆ une langue unique et originellement constituante, fait de la parole en langue Žtrangre une parole qui l'arrache ˆ lui-mme, et le prive d'une part de son intŽgritŽ  [18].
 
Si l'intŽrt de ce chapitre tient ˆ l'universalisation de l'injonction d'Žcrire en sa langue, Peletier oscille entre ce point de vue gŽnŽral (langues Ç natives È vs. langues Ç acquisitives È) et le point de vue particulier (franais vs. latin), qui relve d'une topique bien connue, et ˆ laquelle il faut rattacher l'anecdote du Romain Albin qui voulait Žcrire en grec (l. 30-32), dŽjˆ chez Du Bellay  [19], et la sŽrie des mŽtaphores habituelles Рles vtements (l. 34), le verger (l. 36)É Mais le point de vue universel atteint finalement le latin plus fortement que la topique traditionnelle. Car le latin, qui est la langue de tout le monde  [20], n'est en mme temps sa langue pour personne. L'injonction d'Žcrire en sa langue est donc en mme temps l'interdiction, tout aussi universelle, d'Žcrire en latin. Ç  [L]es langues, ains toutes choses du monde, n'ont-elles pas leurs Sicles ? È (l. 17-18), demande Peletier, selon le glissement habituel, qui de la naturalisation de la langue, conduit ˆ l'idŽe de sa mortalitŽ. C'est bien la reprŽsentation du latin comme Ç langue morte È qui est en jeu dans tout ce chapitre  [21].
 


Comme si on savait ce qu'on dit quand on parle de langue maternelle. Comme si ce n'Žtait pas le rapport, plus que la langue, qui pouvait tre maternel. La langue Žlue. Conrad, Beckett. Exemples, peut-tre, seulement, que l'Ïuvre est la mre, plus que la langue, et la langue est la fille de l'Ïuvre, c'est l'Ïuvre qui est maternelle.
           Henri Meschonnic  [22]
 


 
Du Bellay, entrŽ en littŽrature avec La Deffence, dont les propos sur le latin annoncent trs clairement, comme on l'a dit, le chapitre de Peletier, s'est rŽsolu, assez rapidement, ˆ Ç change [r] ˆ l'estranger [s]on naturel langage  [23] È. L'exercice qui consiste ˆ rendre compte des raisons qui ont poussŽ Du Bellay ˆ ce qu'il appelle plus loin ce Ç change È est un topos de la critique bellayenne  [24]. Ç  [O]n n'a jamais fini de rŽflŽchir sur l'abandon du 'naturel langage'  [25] È, Žcrit Genevive Demerson en introduction ˆ l'Ždition des textes en latin de Du Bellay. Mais c'est dŽjˆ, il me semble, fausser les enjeux de la question que de parler d'Ç abandon È du franais, quand c'est plus justement d'un devenir bilingue de l'Ïuvre qu'il faudrait parler. Si la question est posŽe en ces termes, c'est bien que le refus d'Žcrire exclusivement dans sa langue constitue encore une sorte de scandale, relevant, en dernire analyse, d'une forme de pathologie [26].
 
C'est que Du Bellay lui-mme, contraint d'expliquer un revirement qui semble amuser beaucoup Ronsard  [27], l'associe ˆ la malŽdiction de l'exil qui le frappe :
 
Ce n'est le fleuve Thusque au superbe rivage,
Ce n'est l'air des Latins ny le mont Palatin,
Qui ores (mon Ronsard) me fait parler Latin,
Changeant ˆ l'estranger mon naturel langage :
 
C'est l'ennui de me voir trois ans et d'advantage,
Ainsi qu'un PromethŽ, clouŽ sur l'Aventin,
O l'espoir misŽrable et mon cruel destin,
Non le joug amoureux me dŽtient en servage.
 
Et quoy (Ronsard) et quoy, si au bord estranger
Ovide osa sa langue en barbare changer
Afin d'estre entendu, qui me pourra reprendre
 
D'un change plus heureux ? nul, puis que le Franois,
Quoy qu'au Grec et Romain egalŽ tu te sois,
Au rivage Latin ne se peult faire entendre  [28].
 
Du Bellay rŽpond donc РrŽponse faible Ð en rŽtablissant ˆ c™tŽ de la hiŽrarchie relative des langues (la langue Ç Žtrangre È contre la Ç naturelle È) une hiŽrarchie absolue (la langue d'Ovide contre la langue Ç barbare È). Le latin, langue Žtrangre, n'est pas une langue Ç barbare  [29] È, c'est mme la langue qu'Ovide, en exil, a dž abandonner pour la langue gŽtique. ExilŽ lui aussi, Du Bellay a la chance d'tre astreint ˆ un Ç change plus heureux È. L'explication par les Ç circonstances È Рla nŽcessitŽ d'Ç estre entendu È ˆ Rome Ð ne tient qu'en partie. Comme le rappelle Perrine Galand-Hallyn  [30], ses pomes en latin Žtaient dŽdiŽs, pour la plupart, ˆ des Franais, envoyŽs en France et publiŽs lˆ-bas. Surtout, s'il a bien commencŽ ˆ Žcrire en latin ˆ Rome, il n'a jamais cessŽ par la suite. Une grande part des pomes de Du Bellay existe ainsi dans les deux langues, sans qu'on puisse dire toujours quelle version est premire.
 
Ë plusieurs reprises, Du Bellay a recours pour dŽcrire ce Ç change È de l'Žcriture en latin ˆ la mŽtaphore de la navigation. Dans l'Elegia I, Ç Cur intermissis Gallicis Latine scribat È (Ç Pourquoi ayant laissŽ le franais il Žcrit en latin È), en tte du recueil des Poemata, il se dŽcrit en marin subitement emportŽ par une tempte. Mme image dans le sonnet CXXVIII des Regrets :
 
Ce n'est pas ˆ mon grŽ (Carle) que ma navire
Entre en la mer Tyrrhene : un vent impetueux
La chasse maulgrŽ moy par ces flots tortueux [É] [31]
 
et dans l'Elegia VII (Ç Patriae desiderium È) :
 
Nunc miseri ignotis caeci iactamur in undis,
 Credimus et Latio lintea nostra freto  [32].
 
Lˆ misŽrables dans les eaux inconnues aveugles on nous jette,
 Et nous confions nos voiles ˆ la mer Latine.
 
Perrine Galand-Hallyn montre  [33] que la mŽtaphore de l'Ç opportune tempte È est un lieu commun nŽo-platonicien. Le marin emportŽ est une figure du pote enthousiaste, que l'inspiration met hors de lui. On retrouve alors l'idŽe que l'Žcriture dans une langue Žtrangre rend Žtranger ˆ soi et fait perdre la ma”trise, cette idŽe qu'une langue qu'on ne possde pas nous dŽpossde Ð tout le propos de Peletier. Mais la dŽpossession de soi se dŽcrit ici sur le mode, particulirement valorisŽ, de la fureur qui emporte le pote inspirŽ. Alors, bien sžr, c'est mŽtaphore contre mŽtaphore : il n'y a rien dans ce dŽbat, qui semble pouvoir fonder thŽoriquement une pensŽe de l'Žcriture Ç dans l'autre langue È. Mais il est intŽressant de voir comment Du Bellay en vient ˆ rendre acceptable dans les termes des arts poŽtiques de l'Žpoque la vertu qu'il reconna”t, la force qu'il trouve en Žcrivant dans une langue qui n'est pas sa langue. L'enthousiasme est la reprŽsentation qui lui permet de rendre compte de cet Ç Žtrangement È du langage qui se produit dans l'Žcriture en latin.
 
 
C'est pourquoi, s'il faut bien rapporter l'Ïuvre latine de Du Bellay ˆ La Deffence, il ne suffit pas de pointer la contradiction initiale. Du Bellay voit dans un premier temps dans l'Žcriture en latin un pur exercice de recopiage d'un corpus fini :
 
 
Que pensent doncq' faire ces Reblanchisseurs de murailles : qui jour, et nuyt se rompent la Teste ˆ immiter, que dy je immiter ? Mais transcrire un Virgile, et un CicŽron ? Batissant leur Po‘mes des Hemystyches de l'un, et jurant en leurs Proses aux motz et Sentences de l'autre [É]  [34].
 
 
Sans chercher ˆ expliquer cette description caricaturale de l'Žcrivain nŽo-latin  [35] Рil suffit d'ouvrir l'Anthologie de la poŽsie lyrique latine de la Renaissance pour constater que les pomes recueillis sont trs loin d'un jeu formel de Ç transcription È des classiques Ð je me contenterai de souligner que le Ç Reblanchisseur de murailles È a sans doute avant tout la fonction de l'anti-pote. Comme la traduction, l'Žcriture nŽo-latine a valeur de repoussoir dans le programme poŽtique de La Deffence. Aux antipodes de la pratique dŽcrite ici, qui n'est que la recomposition du dŽjˆ donnŽ, la nouvelle poŽsie est chargŽe d'ouvrir la langue ˆ son inconnu. De lˆ, les conseils techniques Рrares, La Deffence n'est pas un art poŽtique Ð ˆ la fin du deuxime livre, qui vont tous dans le sens de l'invention dans la langue : invention de mots (nŽologismes, calques du grec, utilisation d'anciens mots franais)  [36] et surtout invention de Ç manires de parler È  [37].
 
 
Au terme de l'Ïuvre, dans une ŽlŽgie Žcrite ˆ l'automne 1559, un peu testamentaire donc, ces vers en forme de rŽcapitulation (il se trouve qu'ils sont en latin) :
 
Carmina sunt nobis facili manantia vena
Et nos turba legit, nos legit aula frequens
Scribimus indoctis, doctis quoque scribimus iidem
Tractamus lepidis seria mista iocis.
Et nunc his numeris, numeris nunc ludimus illis,
Gallica sive placent, sive Latina placent  [38].
 
Nos pomes viennent faciles d'une veine fluideÉ Et il n'y a plus une langue naturelle et une qui ne le serait pas : il y a juste ces rythmes-ci et ces rythmes-lˆ (Ç his numeris, numeris [É] illis È), sans ordre, prioritŽ ou hiŽrarchie. Il y a aussi diffŽrents publics, la foule et la cour (Ç nos turba legit, nos legit aula È), les lettrŽs et les illlettrŽs (Ç indoctis, doctis quoque [É] iidem È), diffŽrents sujets, le sŽrieux et le pas sŽrieux (Ç lepidis seria mista iocis È), mais ce ne sont pas ces divisions qui dŽterminent le choix d'une langue. Rien n'est plus ˆ justifier du reste, ce qui pousse ˆ Žcrire, soit en franais, soit en latin, c'est simplement l'envie du moment, un dŽsir souverain : Ç Gallica sive placent, sive Latina placent È. Exemplairement, ce n'est qu'au terme de l'Ïuvre, et dans un retour sur l'Ïuvre, que le latin appara”t, tout autant que l'autre, comme sa langue. Le latin de Du Bellay n'est ni Ç naturel È ni Ç maternel È. Il n'est pas originel ni Ç sucŽ de la nourrice È. Il est pris dans une histoire, celle de son Žcriture.
 
En ouverture des Regrets : Ç j'escris ˆ l'adventure  [39] È. La reprŽsentation du nŽo-latin dans La Deffence Žtait la reprŽsentation d'un avant de l'Žcriture, d'un avant de l'aventure. L'Žcriture-aventure de Du Bellay l'a contredite, puisqu'elle l'a menŽ au latin. Elle montre que ce n'est pas la langue qui prime, que la possession de la langue n'est pas le prŽalable qui permet l'Ïuvre, mais l'horizon de l'appropriation de la langue, que rŽalise l'Ïuvre. Il n'y a que dans ces exercices d'Žcole (l'imitation scolaire au XVIe sicle, les thmes de Jacques Gason et Alain Lambert sur les jeunes filles et leur rŽputation) que la langue, tout entire contenue dans l'ensemble clos des ŽnoncŽs dŽjˆ rŽalisŽs, est le dŽjˆ donnŽ, qu'il s'agit alors seulement de retrouver. Aussi peu thŽorique soit-elle, la mŽtaphore de la tempte en mer latine dit cela, cette dŽcouverte dans l'Žcriture de l'ouverture infinie du latin, dŽcouverte qu'une aventure est possible en latin, et non seulement possible mais comme nŽcessaire : au point que c'est l'Žcriture dans les deux langues, et ce lien continuŽ entre Žcriture et traduction, qui constitue ˆ partir d'un moment pour Du Bellay la seule aventure du langage possible.
 
 
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[1] Invitation au latin 5e, Paris, Magnard Collges, 1997, p. 27.

[2] Cette sentence serait alors la morale de l'histoire de la grammatisation du latin en Ç jeune fille È, la gloire des grammairiens et des pŽdagogues ayant toujours consistŽ ˆ maintenir la puretŽ d'un certain Žtat de langue. D'o la presque absence de la littŽrature nŽo-latine, non seulement dans l'enseignement secondaire, mais aussi ˆ l'universitŽ, o son a-disciplinaritŽ est une rŽelle entrave aux recherches.

[3] Amphitheatrum, I, 25 (Hanovriae, 1613) :
  Je veux, je veux, jeune fille,
  Pourquoi lˆ toi tu ne veux pas ?
Dans l'Anthologie de la poŽsie lyrique latine de la Renaissance (Pierre Laurens, Žd.), Paris, Gallimard, 2004, p. 302. Ma traduction.

[4] Ibid., Ç Introduction È, p. 10.

[5] Ibid.

[6] Ce qu'on peut rapprocher de son attitude ˆ l'Žgard de la traduction. Quelques annŽes aprs avoir Žcrit contre les traducteurs, notamment les traducteurs des potes, accusŽs de Ç Prophaner [É] les sacrŽes Reliques de l'AntiquitŽ È (La Deffence, et Illustration de la langue franoyse, I, VI (Jean-Charles Monferran, Žd.), Genve, T.L.F., Droz, 2001, p. 91), Du Bellay commet une traduction de l'EnŽide. Trs belle traduction.

[7] Il n'est pas possible de reproduire ici l'orthographe trs particulire de Peletier. Un dŽbat a opposŽ violemment au milieu du XVIe sicle les dŽfenseurs de l'usage et les partisans d'une Ç rŽforme È, si l'on veut, de l'orthographe. Peletier, parmi d'autres, crŽe son propre systme orthographique (voir son Dialogue de l'Ortografe et prononciation franoese, 1550), qu'il observe scrupuleusement. Je retranscris ici le texte dans l'orthographe dite Ç modernisŽe È des TraitŽs de poŽtique et de rhŽtorique de la Renaissance (Francis Goyet, Žd.), Paris, Le livre de poche, (1990, collation diffŽrente) 2001, pp. 219-314 (pp. 246-248).

[8] Voir l'anthologie de Claude Longeon, Premiers combats pour la langue franaise, Paris, Le livre de poche, 1989.

[9] Ce n'est pas en tant que Ç dŽfense du franais È que le texte de Du Bellay est un texte ˆ part mais en tant que manifeste poŽtique. Il ne s'agit pas de dŽfendre la langue contre des dŽtracteurs, le dŽbat n'est plus d'actualitŽ, mais contre les mauvais potes, qui lui font du mal. C'est la nouvelle littŽrature que Du Bellay charge de dŽfendre la langue : l'illustration est la dŽfense.

[10] Comparer avec le modle d'art poŽtique en franais qu'est alors l'Art poŽtique francois de Thomas SŽbillet (Paris, Arnoul l'Angelier, 1548), qui entend servir ˆ Ç l'instruction des jeunes studieus, & encore peu avancez en la PoŽsie Franoise È (page de titre). Y compris quand ils s'opposent ˆ SŽbillet, ses successeurs, Du Bellay, Ronsard (AbbregŽ de l'art poetique francois, 1560) notamment, se placent sur le mme terrain. La visŽe universaliste de Peletier n'a pas, ˆ ma connaissance, d'Žquivalent au XVIe sicle.

[11] Voir Umberto Eco, La recherche de la langue parfaite dans la culture europŽenne (La ricerca della lingua perfetta nella cultura europea), Paris, Le Seuil, 1994.

[12] Voir Henri Meschonnic, De la langue franaise. Essai sur une clartŽ obscure, Paris, Hachette, 1997, spŽcialement pp. 357-373.

[13] Le Premier Amour, Paris, P.O.L., 2004, p. 217. De mre argentine (de Ç langue maternelle È espagnole ?), Santiago H. Amigorena arrivŽ en France ˆ l'‰ge de 12 ans, a Žcrit tous ses romans en franais.

[14] Du Bellay, op. cit., p. 113.

[15] Perrine Galand-Hallyn, Le Ç gŽnie È latin de Joachim Du Bellay, La Rochelle, La Rumeur des Ages, 1995, p. 27.

[16] Quintilien, Institution Oratoire, I, 1, 4-5. Remarquons que la Ç langue de la nourrice È de Quintilien n'est en rien assimilable ˆ celle de Du Bellay ou Peletier. Le modle d'Žducation pr™nŽ par Quintilien est bilingue. Il recommande une double imprŽgnation. La nourrice, en plus de bien parler, doit parler grec (ibid., I, I, 12) : Ç je prfre que l'enfant commence par le grec, car le latin, qui est plus usitŽ, sans qu'on le veuille mme il en sera imbibŽ. È (ma traduction Ð Ç A sermone Graeco puerum incipere malo, quia Latinum, qui pluribus in usu est, vel nobis nolentibus perbibet. È). Laquelle sera, pour l'enfant de Quintilien, Ç sa langue È ? La langue de la nourrice ? La langue la plus usitŽe ? La question ne se pose pas sous cette forme dans la Rome du Ier sicle, dont la culture se dŽploie dans les deux langues. On dira qu'il s'agit d'une Žpoque, ˆ cet Žgard, unique. Pourtant, la question se pose au XVIe sicle de la mme faon, par exemple, pour Montaigne, ŽlevŽ dans la mŽthode Quintilien, avec pour consŽquence rien moins que la Ç latinisation È de la rŽgion de Montaigne (Essais, I, XXV (Exemplaire de Bordeaux), Fasano/Chicago, Schena Editore/Montaigne Studies, 2002, f. 64v¡-65r¡) : Ç en nourrice, et avant le premier desnouement de ma langue, [mon pre] me donna en charge ˆ un Alleman [É], du tout ignorant de nostre langue, et tresbien versŽ en la Latine. [É] Quant au reste de sa maison, c'estoit une reigle inviolable, que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloient en ma compagnie, qu'autant de mots de Latin, que chacun avoit apris pour jargonner avec moy. C'est merveille du fruict que chacun y fit : mon pere et ma mere y apprindrent assez de Latin pour l'entendre : et en acquirent ˆ suffisance, pour s'en servir ˆ la necessitŽ, comme firent aussi les autres domestiques, qui estoient plus attachez ˆ mon service. Somme, nous nous latinizames tant, qu'il en regorgea jusques ˆ nos villages tout autour : o il y a encores, et ont pris pied par l'usage, plusieurs appellations Latines d'artisans et d'utils. Quant ˆ moy, j'avois plus de six ans, avant que j'entendisse non plus de Franois ou de Perigordin, que d'Arabesque : et sans art, sans livre, sans grammaire ou precepte, sans fouet, et sans larmes, j'avois appris du Latin, tout aussi pur que mon maistre d'eschole le savoit [É]. È

[17] Dante, De vulgari eloquentia (Pier Vincenzo Mengaldo, Žd.), Padova, Editrice Antenore, 1968, I, i, 2, p. 3 : Ç Nous appelons vulgaire la langue que sans aucune rgle nous avons reue en imitant la nourrice. È (ma traduction Ð Ç vulgarem locutionem asserimus quam sine omni regula nutricem imitantes accipimus. È).

[18] Ce qu'on retrouve parfois dans les discours un peu convenus des Postcolonial Studies, sur le problme de l'Žcriture dans la Ç langue du colon È. Ce que montrent les Ç littŽratures X-phones È, c'est prŽcisŽment la force, force de rŽsistance, du langage, de la littŽrature, face ˆ l'imposition d'une langue : la Ç langue du colon È cesse d'tre la langue du colon quand c'est le colonisŽ qui parle. Les auteurs de l'Eloge de la crŽolitŽ le disent bien (Jean BarnabŽ, Patrick Chamoiseau, Rapha‘l Confiant, Eloge de la crŽolitŽ, Ždition bilingue franais / anglais, Paris, Gallimard, (1989) 1993, p. 46 Ð soulignŽ par les auteurs) : Ç Elle ne fut longtemps que celle des oppresseurs-fondateurs. Nous l'avons conquise, cette langue         franaise. [É] En nous, elle fut vivante. En elle, nous avons b‰ti notre langage, ce langage qui fut traquŽ par les kapos culturels comme profanation de l'idole qu'Žtait devenue cette langue. Notre littŽrature devra tŽmoigner de cette conqute. È

[19] Op. cit., pp. 174-175.

[20] Entendons nous : de toute l'Žlite savante europŽenne.

[21] Il y aurait ˆ poursuivre l'enqute de R. Glyn Faithfull (Ç The concept of 'living language' in Cinquecento vernacular philology È, The Modern Language Review, XLVIII, 1953, pp. 278-292) sur l'apparition de la notion de Ç langue morte È, complŽmentaire de celle de Ç langue vivante È, au XVIe sicle en Italie, ˆ partir des exemples franais. C'est un aspect qu'il aurait fallu dŽvelopper ici, en partant, sans doute, de La Deffence encore, o la prolifŽration des mŽtaphores organiques mne ˆ la conclusion que le franais n'est pas, Ç comme la Greque, et Latine, pery È (op. cit., p. 114).

[22] Spinoza. Pome de la pensŽe, Paris, Maisonneuve & Larose, 2002, pp. 196-197.

[23] Du Bellay, Les Regrets, X in Ïuvres poŽtiques II, Recueils de sonnets (Henri CHAMARD ; Henri WEBER, Žds.), Paris, Didier, 1961, p. 60.

[24] Voir l'article de Genevive Demerson (Ç Les obsessions linguistiques de Joachim Du Bellay È, Acta Conventus neolatini Turonensis, Paris, Vrin, 1980, pp. 513-27), qui propose une analyse essentiellement biographique, puis psychanalytique du passage au latin. Ses successeurs ont tendance ˆ la rŽpŽter. L'ouvrage de Perrine Galand-Hallyn, dŽjˆ mentionnŽ, constitue une synthse sur cette question, mais c'est surtout la seule Žtude ˆ prendre au sŽrieux sa dimension poŽtique. Dans cette dernire partie, j'emprunte la plupart des exemples, et le mouvement d'ensemble, au premier chapitre de ce livre.

[25] Ç Introduction È in Du Bellay, Ïuvres poŽtiques VII, Ïuvres latines : Poemata (Genevive Demerson, Žd. et trad.), Paris, Nizet, 1984, p. 24.

[26] Rien d'Žtonnant, ds lors, dans le choix d'une lecture psychanalytique pour en rendre compte. L'insistance sur le rapport d'origine ˆ sa langue, comme la notion de Ç langue maternelle È, y ont aussi un r™le ˆ jouer.

[27] Du Bellay rŽpond ici ˆ ce pome un peu railleur que lui a adressŽ Ronsard (Continuation des Amours, in Îuvres compltes VII (Paul Laumonier ; Raymond Lebegue, Žds.), Paris, Didier, 2000, p. 118) :
Cependant que tu vois le superbe rivage
De la rivire Thusque et le mont Palatin,
Et que l'air des Latins te fait parler Latin,
Changeant ˆ l'Žtranger ton naturel langage,
Une fille d'Anjou me dŽtient en servage [É]

[28] Du Bellay, Les Regrets, X, op. cit., p. 60.

[29] Du Bellay s'Žtait expliquŽ Ç quand ˆ la signification de ce mot Barbare È dans La Deffence (Ç Que la Langue Franoyse ne doit estre nommŽe barbare. Chap. II. È, p. 76.

[30] Op. cit., p. 12.

[31] Op. cit., p. 154.

[32] In Oeuvres poŽtiques VII, Ïuvres latines : Poemata, op. cit., p. 67, v. 69-70. Ma traduction.

[33] Op. cit., pp. 15-16.

[34] La Deffence, op. cit., p. 110.

[35] Ann Moss rapproche la pratique dŽcrite ici des exercices qui avaient cours dans les collges humanistes. L'Žcriture en latin, en somme, rappellerait ˆ Du Bellay de mauvais souvenirs scolairesÉ Ecrire en latin serait pour le jeune Du Bellay de La Deffence comme se retrouver Ç in statu pupillari È (Ann Moss, Ç Being in Two Minds : The Bilingual Factor in Renaissance Writing È, in Rhoda Schnur (Žd.), Acta Conventus Neo-Latini Hafniensis, Binghampton/New York, Medieval and Renaissance Text and Studies, 1994, pp. 61-74 (p. 67)).

[36] Du Bellay, La Deffence, op. cit, Ç D'inventer des Motz, et quelques autres choses, que doit observer le Po‘te Franoys. Ch. VI. È, pp. 144-148.

[37] Ibid., Ç Observation de quelques manires de parler Franoyses. Ch. IX. È, pp. 157-162.

[38] DU BELLAY, Ïuvres poŽtiques VIII, Ïuvres latines : autres pomes (Genevive DEMERSON, Žd. et trad.), Paris, Nizet, 1984, p. 107, v. 47-52.

[39] DU BELLAY, Les Regrets, I, op. cit., p. 52




ƒtienne Dobenesque est allocataire-moniteur au DŽpartement de LittŽrature franaise de l'UniversitŽ Paris 8. Il prŽpare une thse sous la direction d'Olivia Rosenthal et Bruno ClŽment : Ç Traduire, Žcrire Ð de Marot ˆ Du Bellay È