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COMITƒ DE LECTURE
Bertrand Degott
Bonnefoy traducteur : ˆ quoi bon encore des sonnets ?
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u'on l'aborde en pratique ou en thŽorie, la traduction des sonnets de Shakespeare fait problme, inquite, agite. Mais comme la thŽorie volontiers bavarde, on ne compte plus les prŽfaces, postfaces et essais o le traducteur insiste sur la difficultŽ de l'entreprise et sur la manire dont il l'a Ñ malgrŽ tout Ñ menŽe ˆ bien. Lorsque en 1994 Yves Bonnefoy publie sa traduction des vingt-quatre premiers sonnets, pour une Ždition d'art ˆ tirage limitŽ, il la fait prŽcŽder d'un essai intitulŽ "Traduire les sonnets de Shakespeare". Il republie ces numŽros 1 ˆ 24 en 1995, avec en guise de postface le mme essai o, s'excusant de tromper nos attentes de lecture, il fonde en thŽorie ce qu'un Ïil non averti pourrait regarder comme un Žchec:

Je dois quelques explications ˆ mon lecteur, qui s'Žtonnera que mes traductions aient jusqu'ˆ dix-sept ou dix-huit vers quand un sonnet, par dŽfinition, n'en a que quatorze: nombre que tous ceux qui veulent traduire Shakespeare semblent d'ailleurs avoir ˆ cÏur de prŽserver, quand ils ne se rŽsignent pas ˆ la prose. (24S, p. 57)

La question est reprise et dŽveloppŽe dans "La traduction des sonnets de Shakespeare", texte d'une communication donnŽe sous le titre "Shakespeare en franais" dans le cadre d'un congrs de la SociŽtŽ Franaise Shakespeare (les 3, 4 et 5 mai 2000). Mme si Bonnefoy n'a pas poursuivi sa traduction linŽaire du recueil Ñ ce qui peut para”tre cohŽrent avec son rapport ˆ la forme sonnet comme au Shakespeare des Sonnets Ñ, on peut en trouver une soixantaine de lui publiŽs, suivant l'occasion et les besoins de la thŽorie. Je m'efforcerai de prŽsenter la traduction du pote et l'argumentaire du poŽticien, puis de les resituer dans le cadre de son Ïuvre, avant de montrer tous les problmes qu'ils me posent l'une et l'autre, ˆ la fois comme lecteur, comme traducteur occasionnel et comme pote.

Shakespeare ˆ l'Žpreuve du hasard

L'argumentaire de l'essai de 1994 est assez simple et tient en deux propositions: 1¡) la forme fixe du sonnet entrave ce qu'Yves Bonnefoy appelle ailleurs le dire du pote, de sorte que celui-ci ne peut dire qu'en partie "ce qu'il pensait vouloir dire" (cela vaut pour Shakespeare autant que pour son traducteur); 2¡) traduire le sonnet comme sonnet empche "de voir se dialectiser dans [l']Žcriture invention formelle et invention de parole" (24S, p. 58). Se dessine alors en creux une image de "la poŽsie vŽritable" qui rime avec libre et variable, et qui conduit Bonnefoy ˆ dŽfinir ce qu'on pourrait appeler un sonnet alŽatoire:

Par fidŽlitŽ ˆ l'esprit de cette dernire [la poŽsie vŽritable] je me sens donc en droit de revendiquer pour la traduction des mtres les plus rŽguliers une forme a priori sans aucune rgle, ce qui ne veut pas dire sans loi: variable quant au nombre des syllabes au sein des vers, variable quant au nombre de ces derniers dans la strophe, ce que nous appelons le vers libre. Et du sonnet j'estime licite de ne retenir que ce que cette structure a de facilement prŽservable, et qui d'ailleurs peut suffire ˆ l'Žvoquer: sa dŽcoupe en toujours et seulement quatre strophes, l'une, la dernire, plus brve quand il s'agit de Shakespeare. (24S, p. 58-9)

Ce qui revient ˆ substituer aux contraintes extŽrieures (le pentamtre iambique et le cadre du sonnet shakespearien en trois quatrains et un distique) une nŽcessitŽ intŽrieure: la libertŽ indispensable au surgissement d'un rythme personnel. Mais aussi, du mme coup, ˆ remplacer une forme traditionnelle et fixe par une forme nouvelle et imprŽvisible: des strophes allant de 4 ˆ 6 vers pour une coda de 2 ou 3 vers. Sur les 30 "sonnets" que j'ai ŽtudiŽs, 8 ont quinze vers, 8 seize, 8 dix-sept et 5 dix-huit, 1 seul quatorze vers. Les vers sont regroupŽs selon 17 formules diffŽrentes, dont les plus frŽquemment utilisŽes sont 5/4/4/2 (n¡ 7, 22, 31, 129), 4/5/4/3 (n¡ 5, 24, 144) et 5/5/5/2 (n¡ 2, 3, 11). Notons alors que le modle dŽfini Ñ mme s'il n'est pas utilisŽ au tiers de ses possibilitŽs puisqu'il permet 54 arrangements diffŽrents Ñ continue cependant de prŽsenter une relative fixitŽ, une mme contrainte pouvant susciter plusieurs textes.

Mais laissons cette Žtude un peu oulipienne pour observer comment un quatrain Ñ en l'occurrence la troisime strophe du n¡ 18 Ñ devient une sŽquence de six vers (24S, p. 42-43):

       
     But thy eternal summer shall not fade,
              Nor lose possession of that fair thou ow'st,
              Nor shall death brag thou wand'rest in his shade,
              When in eternal lines to time thou grow'st. . .

              Tandis que toi, ton Žternel ŽtŽ
              Ne se fanera pas. Il n'abdiquera pas
              Sa beautŽ, ta richesse. Dans ses tŽnbres
              La mort ne pourra pas se vanter que tu erres:
              Tant il est vrai qu'en ces rets Žternels,
              Mes vers, tu ne feras que cro”tre, avec le temps.

On soulignera pour commencer la tendance ˆ l'expansion chez un traducteur qui souhaite "dŽgager des virtualitŽs un peu ŽtouffŽes dans l'original par la forme fixe" (24S, p. 59): les monosyllabes but et when rendus respectivement par tandis que et tant il est vrai qu', lines ˆ la fois par ces rets et par mes vers. L'explicitation rŽvle en fait deux partis pris complŽmentaires quant ˆ la rhŽtorique des Sonnets: ne pas chercher ˆ rendre le wit (pourquoi ne pas traduire lignes, en l'occurrence?) et, point que Bonnefoy ne dŽveloppera que plus tard, "donner ˆ l'idŽe en eux un surcro”t de prŽsence", sensible qu'il est ˆ "leur aspect rhŽtorique, autrement dit [ˆ] la prŽsence en eux, la plupart des fois, d'une argumentation, comme si c'Žtait un avocat qui parlait, qui y plaidait une cause, dŽmontrant au passage la vŽracitŽ d'une proposition, d'un prŽcepte". Ce qui revient peu ou prou ˆ faire passer la raison avant la rŽsonance.

On se demandera ensuite ce qui commande le passage ˆ la ligne, puisque ce n'est ni le vers de Shakespeare ni le vers franais. Un mŽtronome intŽrieur sans doute, mais rŽglŽ sur quoi? Cette posture un peu oraculaire du vers libre qui par une simple astuce de typographie installe deux alexandrins ˆ cheval, mesure pour mesure, sur trois vers, au lieu de les proposer en face des deux pentamtres qu'ils traduisent:

              [Tandis que toi,] ton Žternel ŽtŽ
              Ne se fanera pas. /Il n'abdiquera pas
              Sa beautŽ, ta richesse. . .

On pourrait justifier le refus de l'alexandrin par un souci de prŽserver une phrase plus proche de l'usage courant. En fait, il n'en est rien puisqu'il s'accompagne d'Žcarts syntaxiques: ellipse du dŽterminant dans la coda du n¡ 18 ("Aussi longtemps qu'hommes respireront", 24S, p. 43), du deuxime ŽlŽment de nŽgation dans l'attaque du n¡ 16 ("Mais pourquoi n'emploies-tu de plus grands moyens", 24S, p. 39), et c'est chaque fois pour installer sur deux ou trois vers un rythme diffŽrent de l'alexandrin: le dŽcasyllabe coupŽ 4/6, l'hendŽcasyllabe coupŽ 6/5. Le vers varie en effet neuf fois sur dix entre 10 et 12 syllabes. C'est entre ces deux mtres que se joue le rythme de Bonnefoy. La premire strophe du n¡ 20, par exemple (24S, p. 47), dŽbute par un alexandrin cŽsurŽ 6/6, encha”ne sur un 10-syllabes coupŽ 6/4 puis un 11-syllabes coupŽ 6/5, pour finir sur un 12-syllabes en trois mesures (4/3/5):

              Nature a peint sur toi un visage de femme, 12
              Ma”tre de ma passion, ou sa ma”tresse? 10
              Et de la femme aussi tu as le cÏur tendre 11
              Sans l'inconstance de celles qui sont perfides. 12

En cela, elle me para”t exemplaire du travail de rythme qui se fait ici contre le rythme. Pourtant, n'est-ce pas dans les moments o Bonnefoy cde au vers rŽgulier, et traduit vers ˆ vers, qu'il rend ˆ Shakespeare son plus bel hommage? Dans l'attaque des nos 2 et 21, par exemple:

       
    Lorsque quarante hivers assiŽgeront ta face
             Et creuseront profond le champ de ta beautŽ. . .
             (24S, p. 11)

           Il n'en va pas de moi comme de cet auteur
           EnflammŽ ˆ ses vers par une beautŽ peinte. . .
           (24S, p. 49)

           When forty winters shall besiege thy brow
           And dig deep trenches in thy beauty's field. . .

             So is it not with me as with that muse,
             Stirred by a painted beauty to his verse. . .

Je n'insisterai pas sur le fait que les deux sŽquences d'alexandrins respectent de surcro”t l'alternance. Et c'est bien une seule et mme chose que cette poŽsie, qui refuse de chanter simplement, joue les oracles et que d'une position d'autoritŽ que je ne songe pas ˆ contester il soit ainsi dŽcrŽtŽ que "la poŽsie vŽritable" est affranchie de la forme traditionnelle. . .

Pour finir cette prŽsentation, dŽjˆ partisane il est vrai, je voudrais m'attacher ˆ deux exemples extrmes: au n¡ 23 d'une part, parce qu'il est le seul ˆ conserver la structure d'origine en trois quatrains et un couplet; au n¡ 99 d'autre part, parce que Ñ ses quinze vers en faisant une exception dans les Sonnets Ñ Bonnefoy le traduit en 20 vers. Voyons pour commencer le n¡ 23 (24S, p. 52-53):

              Comme sur scne un acteur maladroit
              Dont la frayeur fait qu'il oublie son r™le,
              Comme une passion qui a tant de rage
              Que son excs de force la paralyse,

              Ainsi, moi, faute de confiance, j'oublie les mots
              Qui sont la liturgie du rite d'amour,
              Et sous le trop grand poids de mon amour
              Semble donc me faire dŽfaut l'amour lui-mme.

              Ah, que mes yeux soient alors l'Žloquence,
              Les ardents messagers d'un souffle sans voix,
              Eux qui te crient qu'ils t'aiment, et veulent rŽcompense
              Plus que ces lvres qui ont souvent dit plus.

              Apprends ˆ dŽchiffrer le silence d'amour.
              ƒcouter par les yeux, c'est l'intelligence du cÏur.


              As an unperfect actor on the stage,
              Who with his fear is put beside his part,
              Or some fierce thing replete with too much rage,
              Whose strength's abundance weakens his own heart;
              So I for fear of trust forget to say
              The perfect ceremony of love's rite,
              And in mine own love's strength seem to decay,
              O'ercharged with burthen of mine own love's might.
              O let my [looks] be then the eloquence
              And dumb presagers of my speaking breast,
              Who plead for love and look for recompense
              More than that tongue that more hath more expressed.
              O learn to read what silent love hath writ;
              To hear with eyes belongs to love's fine wit.

Le respect de la forme d'origine entra”nerait-il une dŽperdition d'information? Condensation aux vers 3 et 4: "some fierce thing" et "his own heart" sont ramassŽs prosa•quement en "une passion". Permutation des vers 7 et 8. De tels phŽnomnes nuisent si peu ˆ la comprŽhension qu'on est en droit de se demander pourquoi Ñ moyennant de telles concessions, qui semblent aller de soi Ñ le vers ˆ vers s'est fait ici et n'a pu se faire ailleurs. Quant au lexique pourtant, la traduction ne rend ni les antithses unperfect/perfect (v. 1 et 6) et dumb/speaking (v. 10), ni les reprises Ñ de more trois fois sous l'accent au vers 12, de love ˆ la mme position dans les deux vers du couplet (en contrepartie, amour est trois fois "ˆ la rime"). Le dernier mot du sonnet est wit et, comme il s'agit au vers prŽcŽdent de lire et d'Žcrire (read, hath writ), la rŽflexivitŽ est plus manifeste dans le couplet shakespearien que dans sa traduction. Si Bonnefoy affaiblit ou Ždulcore ces diffŽrents aspects, c'est conscient qu'ˆ refuser la forme rŽgulire il s'interdit d'en exploiter les symŽtries:

Comment prŽserver, par exemple, ce que permet de jeu sur les mots Ñ sons lancŽs, rattrapŽs au vol dans l'espace des significations Ñ un parti prosodique si serrŽ, si tendu, si prompt ˆ renvoyer la balle vers le joueur pour des rebonds imprŽvus, qu'il est assez lŽgitime que ce dernier ait pris gožt ˆ ces occasions de prouesse, au bonheur presque poŽtique qu'est l'agilitŽ de l'esprit? C'est Žvidemment cet exercice du "wit" qui va souffrir de ma traduction.

Mais j'ai la faiblesse de croire que le jeu de paume verbal n'est tout de mme que l'enveloppe brillante qu'il faut ouvrir pour que la missive apparaisse, qui seule compte. Je me dis Ñ ai-je tort? Ñ que l'on peut donc perdre beaucoup de la rhŽtorique, si reste par ailleurs un peu de la poŽsie. (24S, p. 60-61)

Voilˆ en somme le parti pris: dŽbusquer les stŽrŽotypes par l'entremise du vers libre, dŽpouiller le pome des sŽductions de la parole, laisser la rhŽtorique et le poŽtique consacrŽ par la tradition, pour mettre en relief le dire du pote, pour mieux faire sentir la prŽsence. Mais ˆ distinguer l'enveloppe et la missive, n'en revient-on pas ˆ sŽparer la forme du sens, le contenant du contenu, ce qui est tout de mme problŽmatique ds qu'il s'agit de poŽsie? La traduction du sonnet 99 (40S, p. 48-9) me permettra de prŽciser encore mon propos.

           
La prŽcoce violette, je l'ai grondŽe:
              "Dis-moi, tendre voleuse, o as-tu pris
              Ce parfum qui embaume
              Si ce n'est pas au souffle de mon amour?
              Et cette carnation empourprŽe, ton orgueil

              Ne s'est-elle pas teinte, cyniquement,
              Du sang de ses artres?" Mon amour,
              J'ai condamnŽ le lis, il dŽrobait ta main,
              Et les boutons de la marjolaine, ils avaient
              Ta chevelure. Les roses, craintivement,

              S'Žtaient drapŽes de leurs Žpines: l'une
              Rougissante de honte, une autre blanche
              De dŽsespoir. Et ni rouge ni blanche, une troisime
              Leur avait pris ˆ chaque, et au larcin
              Ajoutait celui de ton souffle; mais un ver
              La dŽvorait pour te venger, faisant
              De sa fire croissance dŽjˆ la mort.

              J'ai remarquŽ d'autres fleurs encore. Mais d'aucune
              Je ne pouvais rien voir
              Que la couleur ou le parfum qu'elles t'avaient pris.



              The forward violet thus did I chide:
              Sweet thief, whence didst thou steal thy sweet that smells
              If not from my love's breath? The purple pride
              Which on thy soft cheek for complexion dwells,
              In my love's veins thou hast too grossly dyed.
              The lily I condemnd for thy hand,
              And buds of marjoram had stol'n thy hair;
              The roses fearfully on thorns did stand,
              One blushing shame, another white despair;
              A third, nor red nor white, had stol'n of both,
              And to his robb'ry had annexed thy breath;
              But for his theft, in pride of all his growth
              A vengeful canker ate him up to death.
              More flow'rs I noted, yet I none could see,
              But sweet or colour it had stol'n from thee.


Le sonnet 99 de Shakespeare Ñ comme s'il revendiquait l'imperfection avant la centaine Ñ compte 15 vers, dont la rime (plus qu'une ponctuation restituŽe) montre la composition en 5/4/4/2. La charnire entre le quintil et le premier quatrain correspond ˆ un changement Žnonciatif: la rŽprimande ˆ la violette faisant l'unitŽ du quintil, celui qui y Žtait deux fois dŽlocutŽ ("my love's breath/veins") devient allocutaire au vers 6, ce qui correspond Žgalement au changement de fleur. La seconde charnire, entre le premier et le deuxime quatrain, conduit au vers 10 o une troisime rose dialectise les prŽcŽdentes ("A third, nor red, nor white") et amorce la synthse ("More flow'rs I noted, yet. . ."). Cette remarquable concordance de la forme sonnet avec la syntaxe et le sens se trouve entirement ruinŽe par la traduction franaise, qui multiplie les effets de discordance par rapport ˆ son modle.

Ë la discordance vers/vers Ñ consŽquence comme on l'a vu de l'impossibilitŽ relative d'une traduction juxtalinŽaire Ñ s'ajoute la discordance strophe/strophe. Concernant la premire charnire d'abord, Bonnefoy troque le second gŽnitif ("my love's veins") contre une apostrophe en fin de vers ("Mon amour,"), au mŽpris de l'ambigu•tŽ provisoire voulue par le pote, et comme si les guillemets ne disaient pas assez clairement le changement d'interlocuteur. La seconde charnire n'est pas davantage respectŽe: les blancs entre sŽquences de vers n'Žtant justifiŽs ni par la strophe ni par le sens apparaissent donc aussi arbitraires que le passage de vers ˆ vers. Il n'y a finalement que le distique dont l'unitŽ soit prŽservŽe spatialement: pour quelle raison? N'est-ce pas Žgalement le signe que cette traduction tire la poŽsie du c™tŽ de la pensŽe, ou qu'elle mentalise le sensible? Il est remarquable qu'un parti pris aussi facile ˆ respecter que l'allongement d'une strophe soit remis en cause par Bonnefoy, dont c'est la troisime sŽquence et non la premire qui tranche par sa longueur sur les deux autres. Tous ces partis pris ne montrent-ils pas ˆ quel point sa traduction se fait contre le sonnet?

DŽtour par l'Ïuvre d'Yves Bonnefoy

Dans son essai, de six ans postŽrieur aux 24S, Bonnefoy explique sa traduction par deux raisons. La seconde Ñ nous la devinons dŽjˆ Ñ est son insatisfaction relative aux traductions existantes. Quant ˆ la premire, elle revient au souci de vŽrifier l'hypothse selon quoi l'auteur des Sonnets ne serait pas le Shakespeare homme de thމtre Ñ ni celui des pomes de jeunesse traduits en 1993 Ñ mais "quelqu'un d'autre, et mme socialement tout autre, quelque noble amateur dŽsireux de dissimuler ses pomes". Or, ce Shakespeare-lˆ, Bonnefoy n'aime pas trop ce qu'il dit dans les Sonnets, sa misogynie conventionnelle, sa hantise du pŽchŽ. Ce n'est donc pas vraiment le recueil lui-mme qui l'a requis:

Je n'ai pas [. . .] entrepris de traduire les sonnets comme, par exemple, je l'ai fait pour les pomes de Yeats, c'est-ˆ-dire motivŽ simplement par mon souci poŽtique: lequel, en prŽsence d'une grande Ïuvre, se serait vu questionnŽ par une intuition, une vision, une Žcriture Žgalement admirables, dont j'aurais ˆ prendre mesure dans le seul champ o ce soit possible, ˆ savoir mon propre rapport d'Žcriture ˆ la poŽsie.

Si Bonnefoy fait Žtat de ses traductions d'autres Ïuvres de Shakespeare, ou de Yeats, c'est donc plut™t pour montrer en quoi ˆ la fois la forme et le dire des Sonnets lui paraissent justement infŽrieurs. Il est vrai qu'en 1993 il discerne dans les poŽsies Ñ Sonnets compris Ñ une unitŽ:

Dans VŽnus et Adonis, par exemple, Shakespeare a peut-tre moins cŽdŽ ˆ l'attrait de la belle peinture qu'il n'en a voulu apprŽcier le lieu dans l'esprit, le danger pour la poŽsie, commenant cette rŽflexion qui lui fera condamner explicitement les sŽductions de l'image peinte dans le prochain Viol de Lucrce, et plus encore dans les Sonnets o un trop beau jeune homme est suppliŽ de se souvenir qu'il est en rŽalitŽ vieillesse en puissance, mort, Ñ et de comprendre la chance qui lui demeure: donner naissance ˆ une autre vie.

Mais, au-delˆ des dix-sept premiers dont l'argument est ici rappelŽ, il y a suffisamment de platonisme dans les Sonnets pour indisposer Bonnefoy Ñ et cette idŽe d'acquŽrir l'immortalitŽ par la poŽsie! La rŽfutation des sŽductions de l'image, qui est une exigence permanente chez lui, ne suffit donc plus aujourd'hui ˆ dŽfendre l'unitŽ de l'Ïuvre, ce qui n'empche qu'il revient constamment sur le propos des dix-sept premiers sonnets. Sans doute l'exhortation rŽitŽrŽe ˆ prendre femme et ˆ faire souche a-t-elle du sens pour ce pote dont l'Ïuvre est marquŽe par l'incarnation. C'est du moins ce que semblent dire certains vers que leur brivetŽ met en valeur:

           
Combien plus de louanges mŽriterait
              L'emploi de ta beautŽ si tu pouvais dire:
              Ce bel enfant, le mien,
              ƒteint mes dettes, excuse ma dŽpense
              (n¡ 2, 24S, p. 11)

              Et pareils sont le pre et l'heureuse mre
              Et leur enfant
              Qui ne sont qu'une seule note, qui enchante.
              (n¡ 8, 24S, p. 23)

              How much more praise deserved thy beauty's use;
              If thou couldst answer 'This fair child of mine
              Shall sum my count, and make my old excuse'

              Resembling sire, and child, and happy mother,
              Who all in one, one pleasing note do sing. . .


Si nous nous reportons aux traductions citŽes plus haut, ce sera pour constater qu'elles s'accompagnent chaque fois d'une dŽperdition de la forme, et que chaque fois le traducteur y trouve d'excellentes raisons: Yeats en 1989 y laisse la plupart de ses rimes et nombre de ses schŽmas strophiques; VŽnus et Adonis et Le Viol de Lucrce mis en prose en 1993 y perdent respectivement un sizain et un septain qui ne sont pas sans rapport avec la forme des Sonnets. En somme, qu'il s'agisse de contester les pouvoirs de l'image peinte ou d'aller jusqu'au bout de l'incarnation, c'est donc davantage du c™tŽ du dire que Bonnefoy situe "le matŽriau du traducteur", cette expŽrience du sens ne pouvant que prendre la forme d'une question qu'il se pose, sur la valeur, sur le bien-fondŽ de l'original, avec sinon une approbation, de sa part, du moins une comprŽhension assez ouverte, assez sympathique pour qu'il puisse lui prter voix un instant, dans ce jeu d'hypothses qui constitue notre devenir. Si cette sorte d'accord n'Žtait pas possible, mieux vaudrait que le traducteur renonce ˆ la traduction, car on ne traduit bien que son proche. (24S, p. 59-60)

On peut alors imaginer Bonnefoy partagŽ entre sŽduction et rŽpulsion. DŽsolŽ de trouver aux Sonnets tant de mesquinerie, une pensŽe si convenue dans une forme aussi rebattue. . . Tout ˆ la fois aimantŽ par Shakespeare dont le thމtre le fascine et dŽu par ce qu'il produit comme pote. DŽsespŽrant de trouver du sens ˆ une Ïuvre dont, en tant que poŽticien, il ne peut que dŽsapprouver la forme. On a vu dŽjˆ comment la postface des 24S s'attache ˆ dŽprŽcier les contraintes et la rhŽtorique des Sonnets, au nom de la poŽsie vŽritable. D'autres dŽclarations sont venues, depuis, la nuancer. Ë propos du ha•ku par exemple: "Ah, bien sžr, l'expŽrience vŽritablement poŽtique est possible dans un sonnet autant que partout ailleurs". Dans son article de 2000 il utilise beaucoup plus souvent la concession et ne refuse plus "cette grande et belle et signifiante structure" qu'au nom des dangers de la traduction juxtalinŽaire, dont l'"acrobatisme" guette notamment les traductions en vers rŽguliers. Inutile d'ajouter ce qu'il pense d'une traduction qui ferait ˆ la fois le choix du sonnet et du vers rimŽ. . .

Que l'on se tourne ˆ prŽsent vers l'Ïuvre poŽtique, et l'on verra que Bonnefoy a lui-mme sacrifiŽ au sonnet Ñ ˆ ma connaissance, ˆ quatre reprises. NŽanmoins, ces pomes Ñ contrairement aux sonnets de Philippe Jaccottet dans L'Effraie par exemple Ñ n'ont rien de rŽgulier: la rime leur fait ˆ tous quatre dŽfaut, et seul "Le bel ŽtŽ" est isomŽtrique. C'est sur ce pome qu'AndrŽ Gendre achve son bel ouvrage, avec la remarque suivante qu'il attribue ˆ Bonnefoy: "De la Renaissance au milieu de notre sicle, on composait dŽlibŽrŽment des sonnets. De nos jours, un auteur Žcrit un pome, puis dŽcouvre, l'ayant achevŽ, que c'est un sonnet, tant cette forme impose ˆ l'esprit sa perfection". "Le bel ŽtŽ" devrait-il sa forme ˆ l'inadvertance du pote de Douve? N'est-ce pas plut™t que, quarante ans plus tard, sa poŽtique a changŽ? Certes, le sonnet franais (4/4/3/3) n'est pas le sonnet shakespearien (4/4/4/2), mais sa dŽsaffection de la forme franaise en tant que pote peut expliquer l'Žvolution d'un traducteur qui n'a pas toujours refusŽ le sonnet.

Dans RomŽo et Juliette, en guise de prologue des actes I et II, le chÏur dit un sonnet: appelons dramatiques ces deux sonnets-prologues. Dans la mme pice un dialogue entre RomŽo et Juliette forme lui aussi un sonnet (acte I, scne 5, v. 91-104), que nous appellerons anamorphique. Dans la traduction que Bonnefoy donne au Mercure de France en 1968, les deux sonnets dramatiques gardent la forme shakespearienne et adoptent l'alexandrin; dans les deux cas, le traducteur va mme jusqu'ˆ rimer le couplet de manire tout ˆ fait convaincante:

           
Et si vous consentez ˆ un peu de patience,
              Nos efforts supplŽeront ˆ notre insuffisance.
              Il sort.

              Mais l'amour les soutient, le temps est leur complice,
              Ils modrent leurs maux d'immodŽrŽs dŽlices.
              Il sort.

              The which if you with patient ears attend,
              What here shall miss, our toil shall strive to mend.
              Exit.

              But passion lends them power, time means, to meet,
              Temp'ring extremities with extreme sweet
              Exit.


Tel est le beau destin des sonnets dramatiques. De son c™tŽ, le sonnet anamorphique n'Žtant pas rendu par une traduction qui ignore la rime et le mtre rŽgulier, une note du traducteur aprs avoir expliquŽ "le jeu de mots sur palm, qui est ˆ la fois la paume de la main et la palme" ajoute:

Il faut remarquer [. . .] que RomŽo a commencŽ ˆ parler ˆ Juliette dans ce qui, de par sa rŽponse et toute la suite de leur Žchange, devient un sonnet. La mŽtaphore du plerin d'amour est la dominante de ce pome, ce qui lui assure son tre propre, lequel isole les deux jeunes gens de la sociŽtŽ qui les environne.

On peut lire cette note ˆ la lumire des conceptions futures de Bonnefoy, et en tirer trois remarques. D'abord, le sonnet comme le wit sont rejetŽs en note: est-ce parce qu'ils sont tenus pour inessentiels Ñ pour parodiques Ñ ou parce qu'ils tiennent le traducteur en Žchec? Ensuite, le sonnet "isole", et c'est justement ce repli sur un amour que Bonnefoy reproche au Shakespeare des Sonnets. Enfin, si Bonnefoy traduit comme sonnets les sonnets du chÏur, c'est qu'ils lui apparaissent comme des pomes; et si, ˆ l'inverse, les 24S comme le sonnet anamorphique ont besoin du paratexte (en l'occurrence traductif) pour tre identifiŽs comme tels, c'est peut-tre qu'il les situe davantage du c™tŽ du discours. Il n'empche qu'on peut rver ˆ la traduction que nous aurions des Sonnets si Bonnefoy l'avait entreprise dans ces annŽes-lˆ.

Mes rŽserves

Martine Hennard Dutheil de la Rochre est assez dissuasive lorsqu'elle demande aux traducteurs de Shakespeare "une bonne dose de culot, de passion et si possible de talent, doublŽ d'une bonne ma”trise de l'anglais ŽlisabŽthain et d'une solide connaissance de l'Ïuvre shakespearienne Ñ y compris des Žnigmes qu'elle pose encore aujourd'hui". Sans doute Bonnefoy rŽunit-il ces qualitŽs et sans doute, si je fais Žtat de mes rŽserves ici, me concŽdera-t-on tout au plus le mŽrite du culot: parodiant Woody Allen j'aurais pu intituler cet exposŽ "Bonnefoy, Shakespeare et moi". Mais Bonnefoy est trop fin dialecticien pour ignorer que beaucoup des arguments qu'il donne ˆ l'appui de ses choix pourraient tre retournŽs.

Un premier argument contre la forme du sonnet est qu'il conduit ˆ remettre en cause ce que le pote "pens[e] vouloir dire".

Or, c'est bien cette remise en question qu'il m'est difficile de faire, ds lors que je ne suis que le traducteur. Et si je veux tout de mme prŽserver la forme sonnet, je ne pourrai plus voir se dialectiser dans mon Žcriture invention formelle et invention de parole, je n'aurai plus que le triste devoir d'ajuster l'une ˆ l'autre la signification intangible et une forme qui aura cessŽ, au moins partiellement, d'tre active. (24S, p. 58)

La modalisation concernant l'inactivitŽ de la forme ("au moins partiellement") s'explique: Bonnefoy sait que cette forme, en fait peu contraignante, nous vaut entre autres l'un des plus extraordinaires sonnets de l'angliciste MallarmŽ, "La chevelure, vol d'une flamme. . ." Quant ˆ "la signification intangible" qui serait celle du pome ˆ traduire, c'est une formule provisoire que Bonnefoy reconsidre heureusement par la suite. Il reste que toute sa rhŽtorique Ñ restriction comprise Ñ s'attache ˆ dŽconsidŽrer le travail du traducteur sur la forme, "triste devoir d'ajuster", qui inciterait bien plut™t ˆ chercher les faons dont la matire du texte pourrait se prter Ñ par des glissements de sens, par des additions ou des abandons supposŽs vŽniels, voire mme par des chevilles Ñ ˆ ce carcan des quatorze vers, des huit rimes, du nombre fixe des pieds. De quoi oublier vite la sorte d'opŽrations et la sorte de dŽcouvertes qui ont lieu dans la poŽsie vŽritable. (24S, p. 58)

Les compromis que Bonnefoy passe ici en revue, quiconque contraindra sa parole ˆ une forme extŽrieure s'y affrontera, puisqu'en cela consiste le travail de la versification. Pourquoi n'accepterais-je pas Ñ je parle en tant que pote Ñ que la forme, non pas remette en question ce que je veux dire, mais me permette de dŽcouvrir ce que j'ai ˆ dire, voire Ñ avec cette fois l'humilitŽ du traducteur Ñ ce qui est ˆ dire? Pour pouvoir se prononcer sur l'efficace du sonnet shakespearien, ne faudrait-il pas hic et nunc en faire l'expŽrience? Cela mnerait au moins ˆ constater qu'il n'a que sept rimes au lieu des huit que Bonnefoy lui prte Ñ par inadvertance ou simplement parce qu'il ne l'aime pas.

Un second argument est justement que "l'absence d'unitŽ morale ou mŽtaphysique de notre Žpoque nous a dŽshabituŽs de reconna”tre dans le vers rŽgulier le reflet d'un consensus ˆ plus haut niveau que simplement une convention littŽraire, et de l'aimer pour ce pouvoir de rassemblement, Žvidemment essentiel" :

Il n'y a pas de raison [. . .] de s'imposer la rŽgularitŽ prosodique, quand notre sicle nous refuse de trouver sens ˆ ces formes fixes de nagure, mŽtaphoriques d'un consensus que la modernitŽ ne sait ni n'accepte plus. Plut™t attendre de notre vers libre qu'il s'ouvre, avec ses moyens ˆ lui, au souvenir et ˆ la mŽditation de la rŽgularitŽ dŽsormais hors d'atteinte, sinon par de vaines acrobaties.

L'absence de consensus doit-elle dŽterminer mon choix de traducteur? L'inconvŽnient, avec le vers libre, c'est qu'il permet moins encore le consensus: le vers rŽgulier a du moins l'avantage, avec ses lois connues de tous, de rester un outil de prŽcision, une mesure susceptible d'tre partagŽe. La modernitŽ et le recours au sonnet sont-ils vraiment incompatibles? Cela reviendrait ˆ rejeter dans les rangs de l'acadŽmisme aussi bien Jacques RŽda avec ses Sonnets dublinois et William Cliff Ñ auteur d'une Autobiographie en cent sonnets Ñ que l'italien Giovanni Raboni par exemple, que Philippe Jaccottet a traduit rŽcemment. Quant ˆ la rŽgularitŽ prosodique qui serait dŽsormais hors d'atteinte, on peut se demander si elle a jamais ŽtŽ autre chose que le mirage d'une lecture mal informŽe. . . Dans le cinquime vers du sonnet 86, spirit est monosyllabique alors que spirits est dissyllabique, les syncopes et apocopes sont frŽquentes autant que variŽes dans l'ensemble du recueil: qui dira qu'il n'y a pas, dans les Sonnets autant qu'ailleurs Ñ mme s'ils y sont, dissimulŽs plus brillamment, l'occasion de maintes rŽussites formelles Ñ des ˆ-peu-prs, des licences et des chevilles?

Nous avons vu plus haut la manire dont Bonnefoy traduit le n¡ 99: le n¡ 126 qui est en douze rimes suivies et le n¡ 145 en tŽtramtres conna”tront (ont connu, s'ils sont traduits dŽjˆ) sans doute un sort comparable. Je ne vois pourtant que le vers rŽgulier qui puisse rendre compte efficacement de pareilles spŽcificitŽs. Inessentielles? Voire... Si j'insiste sur ce point c'est qu'il me semble que cette relation ˆ la langue et au vers, non pas manquent ˆ Bonnefoy, mais sont tenues par lui pour nŽgligeables aujourd'hui, caractŽristiques d'une poŽsie dŽsute: aussi, lorsqu'il s'attarde sur le e muet en hiatus chez Baudelaire ou chez MallarmŽ, c'est pour constater que ces traces de suprme inquiŽtude sont contemporaines de ce qu'il veut bien tenir pour le dŽclin sans retour du vers, et c'est aussi sans concevoir que par fidŽlitŽ au vers lyrique on puisse aujourd'hui se demander si lui-mme lirait /gaspity/ ou /gaspijty/:

              ï gr‰ce trop prodigue, pourquoi gaspilles-tu
              Sans partage cette beautŽ, ton hŽritage? (n¡ 4, 24S, p. 15)

Quant ˆ la rhŽtorique du sonnet, chassŽe par la porte en 1994 sous les espces du wit, elle revient par la fentre en 2000 sous sa dimension argumentative Ñ nous en avons dŽjˆ parlŽ plus haut. Dans le souci qu'il a de tout dialectiser, Bonnefoy rŽintgre ainsi ce qu'il a exclu. Et c'est mme lˆ-dessus qu'il fonde ses choix formels:

En somme, la mŽthode de traduction que j'ai essayŽe, ce qui me para”t la justifier, c'est qu'il y a dans les sonnets de Shakespeare un rapport aussi spŽcifique que primordial entre le poŽtique, comme nous l'entendons aujourd'hui, et le rhŽtorique, si ce n'est pas l'oratoire.

On peut alors se demander si la dimension argumentative qu'il observe dans Shakespeare n'est pas une constante du sonnet. Ce qu'il Žcrit ailleurs du sonnet franais, ˆ savoir qu'"il y a mme en lui de quoi ressembler au syllogisme, avec ses prŽmisses suivies de ses conclusions", peut s'appliquer mutatis mutandis au sonnet shakespearien. Lˆ o Aragon voyait une "machine ˆ penser", Bonnefoy dŽtruit la mŽcanique de prŽcision et la reconstruit ˆ la faon de Tinguely en hypertrophiant les rouages: son "sonnet" nous surprend, mais le plus souvent il tourne ˆ vide.

La question du sonnet inclut celle de sa mise en recueil. Je finirai ma contre-argumentation sur ce point. Le traducteur qui ne conserve pas la forme Ñ et partant porte atteinte ˆ l'Žconomie du recueil Ñ a pour premier devoir "de substituer ˆ l'unitŽ de l'original un autre ensemble intŽgrŽ conventionnel, ˆ travers lequel le lecteur pourra discerner l'original, deviner le sonnet dans sa langue de dŽpart". On sait grŽ ˆ Yves Bonnefoy de fonder ses propres conventions sur autant de raisons. Ce qui n'empche qu'on peut se demander si, inventant un sonnet alŽatoire, il rŽsout une vŽritable question de traduction ou s'il ne justifie pas plut™t le puritanisme ambiant en matire de forme, ce qu'on peut appeler le "poŽtiquement correct". Comme si la rŽpŽtition d'une mme forme n'Žtait pas liŽe en profondeur avec les tissages et les piŽtinements du sens, comme si l'unitŽ du recueil en l'occurrence ne tenait pas autant sinon davantage au sonnet qu'ˆ son dŽdicataire. Les premiers vers du recueil Ñ o le pote ne fait apparemment que tendre un miroir au jeune homme Ñ n'ont-il pas une valeur assez gŽnŽrale pour englober aussi le sonnet?

              From fairest creatures we desire increase,
              That thereby beauty's rose might never die,
              But as the riper should by time decease,
              His tender heir might bear his memory:

Le premier sonnet s'achevant en appelle un second, qui en porte la mŽmoire parce qu'il lui ressemble. Quant ˆ la beautŽ Ñ restŽe hors de portŽe malgrŽ la mŽtaphore Ñ sa qute ne tient-elle pas aussi ˆ la reproduction de cette forme? Si les dix-sept premiers sonnets tentent en effet de convaincre le beau jeune homme de faire un fils ˆ son image (et l'on a vu Bonnefoy sensible ˆ cette idŽe), cela peut s'appliquer Žgalement ˆ chaque sonnet o le couplet n'est pour la parole qu'un repos provisoire, avant de reprendre sa qute dans le sonnet suivant. Dans la traduction de Bonnefoy, le pre
mier vers du moins ne laisse pas cette latitude d'interprŽtation:

              Aux tres les plus beaux nous voulons descendance
              Afin que cette rose, la beautŽ, jamais ne fane
              Et, comme avec le temps ce qui a fleuri
              Doit dŽfleurir, qu'au moins vie leur demeure
              Dans l'affection de leur postŽritŽ. (n¡1, 24S, p. 9)

Comme il s'agit explicitement "de procrŽer, de reb‰tir au profit du monde la beautŽ qui va se dŽfaire", qu'un sonnet en appelle un autre dans le mme recueil et mme sollicite une traduction qui lui ressemble ne para”t pas toucher le traducteur. Qu'il me permette nŽanmoins de traduire, quitte ˆ compter Ñ glissement de sens? abandon vŽniel? Ñ sur le soleil pour dire le temps qui passe:

           
On voudrait voir grandir ce qui nous Žmerveille
              que rose la beautŽ n'ežt jamais ˆ mourir
              mais si le plus mžr doit dŽcŽder au soleil
              que son tendre hŽritier en port‰t souvenir

Pour traduire les Sonnets, ne faut-il pas aimer le sonnet et ses contraintes? "Ma seule rgle consiste ˆ m'en inventer de nouvelles ˆ partir de/contre les rgles disponibles" rŽpondait Jean-Michel Espitallier ˆ la question "quelle poŽsie Žcrivez-vous"? Il s'en faudrait de peu que les choix de traducteur d'Yves Bonnefoy ne tŽmoignent eux aussi du souci moderne d'Žviter les chemins battus. . . Et que, dirigŽe contre le sonnet, sa traduction n'aille Žgalement contre Shakespeare. Sans doute existe-t-il pour bien des potes aujourd'hui une incompatibilitŽ entre la langue telle qu'ils l'entendent et un pome rŽgulier lŽguŽ par la tradition. Pour moi, quitte ˆ passer pour acadŽmique et archa•sant, je ne reconnais pas cette incompatibilitŽ. Le vers et la rime que j'utilise en 2004 ne sont pas ceux dont disposait Shakespeare, mais ils leur restent comparables, ils en procdent et en poursuivent la tradition. Et si je le traduis, c'est avec des instruments qui ne m'appartiennent pas plus Ñ mais pas moins non plus Ñ que ne lui appartenaient le pentamtre •ambique et toute la prosodie de l'Žpoque. De lˆ dŽcouleront tous mes choix qui n'ont rien d'original puisqu'ils s'imposent ˆ ceux qui, optant pour le vers et pour les contraintes qu'il impose, s'appliquent ˆ prŽserver l'effet-poŽsie Ñ sŽductions peut-tre faciles, et peut-tre trompeuses, que Bonnefoy s'efforce de dŽbusquer Ñ et je situerai mes inquiŽtudes davantage dans la langue elle-mme, du c™tŽ des images et des lieux communs.

PersuadŽ qu'ˆ trop jouer la carte de l'Žcart la traduction autant que la poŽsie triche avec son lecteur (quand ce n'est pas avec son modle), je suis comme Bonnefoy convaincu qu'"on ne traduit bien que son proche" et du coup, il m'est impossible de souscrire ˆ la proposition qui voudrait que "traduire Shakespeare, ce n'est pas seulement se frotter ˆ une Ïuvre, mais bel et bien ˆ un mythe". Or si les commentaires des Sonnets tendent ˆ accrŽditer le mythe, ils mettent aussi Shakespeare ˆ ma portŽe. Le traduisant, je vais ˆ la rencontre de quelqu'un qui me ressemble suffisamment pour me rester accessible: ˆ l'Žvidence, ce que nous avons de voisin c'est notre expŽrience du monde en tant qu'homme, du vers et de la forme en tant que pote. Entretenir ce voisinage Ñ qui n'est pas une communautŽ mais du bois pour en faire Ñ est ma manire ˆ moi de mener ˆ bien cette t‰che que Bonnefoy assigne ˆ la poŽsie, ma faon de maintenir la "mŽmoire de l'un". Le reste Ñ si reste il y a Ñ relve de part ou d'autre de l'ineffable et, je veux bien alors en convenir, du mythe.



Bertrand Degott est ma”tre de confŽrences ˆ l'IUFM de Franche-ComtŽ et membre de l'Žquipe de recherche Ç PoŽtique des genres et spiritualitŽ È. Il est l'auteur de deux recueils de poŽsie aux Žditions Gallimard (ƒboulements et taillis, 1996 ; Le Vent dans la brche, 1998) et d'un essai sur la ballade aprs 1850 (Ç Ballade n'est pas morte È, Annales littŽraires de l'UniversitŽ de Franche-ComtŽ, 1996). Il traduit les Sonnets de Shakespeare.