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COMITƒ DE LECTURE
Isabella Checcaglini
MallarmŽ en anglais :
Ç The Impressionists and ƒdouard Manet È
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ntre MallarmŽ et Manet, l'Anglais et les Impressionnistes, via Poe et Baudelaire, en considŽrant que chez MallarmŽ l'Anglais doit ˆ Poe ce que la critique d'art doit ˆ Baudelaire. En 1874 para”t, dans la Renaissance littŽraire et artistique, Ç Le jury de peinture pour 1874 et M. Manet È, un article de MallarmŽ. En 1875, para”t la traduction de MallarmŽ du Corbeau de Poe illustrŽe par Manet (cette premi�re Ždition ne sera suivie que de deux autres : ˆ Manet fut dŽdiŽe l'Ždition Deman de 1888, ˆ Baudelaire l'Ždition Vanier de 1889). En 1876 para”t ˆ Londres Ç The Impressionists and Edouard Manet È, dans The Art Monthly Review, l'article de MallarmŽ qui fait l'objet de notre Žtude.
 
Entre 1873 et 1883, MallarmŽ frŽquente Manet tous les jours [1] et travaille ˆ ses Ïuvres anglaises : le Vathek de Beckford (Ždition et prŽsentation du conte fran�ais de l'Žcrivain anglais) ; le Ç Tombeau d'Edgar Poe È (sonnet envoyŽ ˆ Baltimore pour le volume commŽmoratif publiŽ lors de l'inauguration du monument ˆ Poe) ; les traductions des po�mes de Poe (publiŽes en revue dans La Renaissance littŽraire et artistique et dans La RŽpublique des lettres) ; Les Mots anglais (Petite philologie ˆ l'usage des classes et du monde) ; Les Dieux antiques (traduction de A Manual of Mythology in the Form of Question and Answer de George W. Cox) ; L'Etoile des fŽes (traduction d'un conte de Mrs C. W. Elphinstone Hope).
 
Dans ce contexte, compte tenu de la correspondance et des Žcrits de MallarmŽ, en cours ou publiŽs durant cette pŽriode, l'article de MallarmŽ, Ç The Impressionists and Edouard Manet È, permet de s'interroger sur la valeur de l'Anglais et du Manet de MallarmŽ, et d'interroger ce rapport. L'anglais prend une majuscule (Ç l'Anglais È) comme la prŽposition un article dŽfini (Ç du Manet È), car il ne s'agit pas que d'une langue ni que d'un individu. Y a-t-il un rapport entre l'Anglais et Manet chez MallarmŽ ? MallarmŽ et l'Anglais, MallarmŽ et Manet sont des mani�res d'indiquer certaines relations, des rapports Ð problŽmatiques, d'o� l'hypoth�se : ne rel�vent-ils pas d'une m�me recherche, dans l'altŽritŽ et par l'altŽritŽ, n'est-ce pas l'Žtranger, linguistique et artistique, d'un Ç point de vue strictement littŽraire È [2] ?
 
MallarmŽ Žcrit le nom de Poe avec un trŽma sur le Ç e È, sans le sacraliser, ni l'idŽaliser, mais peut-�tre pour le Ç ma”triser È (de Ç ma”tre È et Ç se rendre ma”tre È). Poe reprŽsente la Po‘sie, sa Ç matŽrialitŽ È et sa Ç corporalitŽ È, mais il n'en est pas une incarnation ni une personnification, ces notions m�mes sont en cause, et les discours sur la poŽsie qui les soutiennent. On devra penser plut™t que si Ç Hugo Žtait le vers personnellement È [3], Ç  [p]ersonne, ostensiblement, [É], ne le rŽsume [É] que peut-�tre [É] ThŽodore de Banville et l'Žpuration, par les ans, de son individualitŽ en le vers È [4]. C'est que la vie est ˆ l'existence ce que l'individu est ˆ l'Ç homme littŽraire È.
 
On se souvient que devant le portrait de MallarmŽ par Manet, Bataille Žcrit : Ç Dans l'histoire de l'art et de la littŽrature, ce tableau est exceptionnel. Il rayonne l'amitiŽ de deux grands esprits ; dans l'espace de cette toile, il n'y a nulle place pour ces nombreux affaissements qui alourdissent l'esp�ce humaine. La force lŽg�re du vol, la subtilitŽ qui dissocie Žgalement les phrases et les formes marquent ici une victoire authentique. La spiritualitŽ la plus aŽrŽe, la fusion des possibilitŽs les plus lointaines, les ingŽnuitŽs et les scrupules composent la plus parfaite image du jeu que l'homme est en dŽfinitive, ses lourdeurs une fois surmontŽes. È [5]
 
L'article anglais de MallarmŽ attire l'attention parce qu'il est presque inconnu. Il est inconnu parce que le texte fran�ais a ŽtŽ perdu. Il n'est que peu connu parce qu'il ne peut �tre lu qu'en traduction anglaise. Et pourtant, aux dires des exŽg�tes de MallarmŽ, Mondor et Marchal : Ç Les Impressionnistes et Edouard Manet È est Ç l'Žtude la plus importante que MallarmŽ ait consacrŽe ˆ la peinture È [6], remarque Mondor ; une Ç Žtude capitale È [7], rŽplique Marchal ; Ç regrettablement È (Mondor), Ç n'est plus accessible que dans sa traduction anglaise È (Marchal). 
 
 
Une premi�re question s'impose, d'ailleurs dŽjˆ posŽe, rŽpŽtŽe, d'emblŽe, par tous les traducteurs et les commentateurs de cet article Ð pourquoi l'Žcrit sur la peinture le plus important de MallarmŽ est-il mŽconnu ? Parce qu'il est en anglais ? Parce qu'il n'est accessible qu'en traduction ? Parce qu'on n'en poss�de pas l'original ? S'agit-il d'un probl�me de traduction ? de lecture ? qu'est-ce qu'est lire (en) une langue Žtrang�re ? Qu'implique et explique la lecture d'un texte, un texte de MallarmŽ, en traduction, anglaise ? Quand, comment, pourquoi une traduction est ou n'est pas Ç incorporŽe È ˆ l'Ïuvre ? Quelle est la diffŽrence entre un texte littŽraire et un texte qui ne l'est pas ?
 
Le rapport ˆ Manet est nŽgligŽ : on peut se demander si le fait que cet article soit presque ignorŽ en est la cause ? ou un effet ? Le rapport de MallarmŽ ˆ la musique est bien connu et il est beaucoup plus discutŽ que celui ˆ la peinture. Mais MallarmŽ n'a de rapport aux arts que pour penser l'Art. Et Ç Les Impressionnistes et Edouard Manet È n'est pas seulement un texte sur la peinture, c'est un Žcrit qui va vers un ami et vers une Ïuvre.
 
D'o� les deux points de dŽpart de cette Žtude : 1. le probl�me du texte anglais ; 2. le rapport ˆ Manet.
 
N'y a-t-il pas une double ŽtrangetŽ, celle de la langue, l'anglais, et celle du sujet, de cette Žtude, Manet, ou la peinture ? Pour le po�te la peinture, comme la musique, est une Ç influence Žtrang�re È, et comme pour la musique, il s'agit de reprendre son bien. Comme Ç il faut [É] ne nous servir de l'Žtranger, [É], que comme d'une contre-Žpreuve : nous aidant ainsi de ce qu'ils nous ont pris. È [8] Qu'est ce prendre et reprendre ? Ce qui sert et ce qui permet. Il s'agit de rŽflŽchir ˆ des gestes d'appropriation.
 
On prend position : le point de vue de l'Žtranger et le point de vue littŽraire sont solidaires [9] dans une pensŽe qui tient pour insŽparables l'art et le langage, qui ne rŽduit pas le discours ˆ la langue, qui ne fait pas de la critique une critique sur. Il s'agit du point de vue poŽtique, de la poŽtique qui emporte et englobe la philologie et l'esthŽtique, qui sont ˆ repenser par la littŽrature. Comme le dit Nietzsche, la philologie doit Ç enseigner ˆ bien lire, c'est-ˆ-dire lentement, profondŽment È [10] afin de pouvoir Ç pratiquer la lecture comme un art È [11].
 
Pour MallarmŽ il faut apprendre l'anglais par la lecture de ses BeautŽs (les BeautŽs de l'anglais est l'anthologie de la littŽrature anglaise composŽe par MallarmŽ), on doit apprendre ˆ lire (dans et par) les Ç beaux livres È, mais qu'est-ce qu'un beau livre ? qu'est-ce que beau ? On se souvient : Ç les beaux livres sont Žcrit dans une sorte de langue Žtrang�re. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu'on fait sont beaux. È [12]
 
 
MallarmŽ ne publie cet article, sur Manet et les Impressionnistes, qu'ˆ Londres, en 1876, dans The Art Monthly Review, en traduction, anglaise. Le manuscrit n'a pas ŽtŽ retrouvŽ, le texte Ç original È devient anglais et une traduction. L'original, celui de la seule Ždition du texte, est l'exemplaire corrigŽ en anglais par MallarmŽ (et peut-�tre pourrait-on dire un Ç texte anglais È, en pensant au Beckford de MallarmŽ [13]). La traduction, par M. Robinson, directeur de la revue, dont au dire de MallarmŽ Ç ˆ part quelques contre-sens faciles ˆ rectifier [É] son excellente traduction fait honneur ˆ ma prose È [14].
 
Cette Žtude est Ç la plus importante que MallarmŽ ait consacrŽe ˆ la peinture È, dit Mondor, dans la premi�re Ždition des Oeuvres Compl�tes de MallarmŽ (PlŽiade, 1945), mais il ne la publie pas, Ç faute d'en possŽder le texte fran�ais È. Dans la nouvelle Ždition des Ïuvres Compl�tes (PlŽiade, 2003) Marchal Žcrit : Ç Faute de l'original fran�ais, nous donnons donc le texte anglais en bas de page, ainsi qu'une retraduction È. Il y a donc une faute, fondŽe sur une perte, celle du Ç texte fran�ais È, de Ç l'original fran�ais È, mais la perte est-elle liŽe ˆ la disparition de l'original ou ˆ celle du Ç fran�ais È ?
 
Le texte anglais est per�u comme un dŽfaut, n'est pas considŽrŽ en tant qu'original, et d'un original faisant dŽfaut on bascule vers l'idŽe d'un faux original, on a une traduction exclue de l'Ïuvre ou ˆ ne donner qu'Ç en bas de page È. Donc si cet Žcrit a ŽtŽ longtemps ignorŽ [15], ou seulement mis en notes, la raison doit en �tre attribuŽe au manque du texte original fran�ais : du fran�ais ? de l'original ? ou du texte ? Ces trois notions sont en cause et elles deviennent des probl�mes, des questions, puisque cet Žcrit pose une question littŽraire plus qu'un probl�me de langue. Le lecteur, qui que ce soit, fran�ais ou anglais ou autre, n'est-il pas moins dŽpaysŽ ˆ cause de l'anglais que gr‰ce ˆ MallarmŽ ?
 
Le probl�me ici n'est pas celui de la reconstitution d'un original, mais d'interroger cette notion, qui donne ˆ penser, ˆ interroger celle d'Ïuvre. On ne peut parler d'original que par rapport ˆ une Ïuvre. N'y a-t-il d'original que d'une Ïuvre ? qu'est-ce qu'une Ïuvre originale sinon un plŽonasme ?
 
Cet Žcrit permet de travailler plusieurs questions qui se posent ensemble, et dont les liens se rŽv�lent fondamentaux. Il faut donc Žtudier ces rapports. Ce qui les tient est le fait d'un sujet (n'est pas l'araignŽe mais sa toile), le sujet de l'Žcriture, lequel est une discursivitŽ. On cherche dans les rapports entre Žtranger et littŽrature, art et langage.
 
 
Comme l'original est une traduction, le manuscrit de Ç The Impressionists and Edouard Manet È est un imprimŽ, avec quelques corrections de la main de MallarmŽ. Petites et peu nombreuses, ces corrections ne sont pas destinŽes ˆ �tre reprises, ce qui est Žtrange chez MallarmŽ, ces corrections sont en anglais, ce qui est rare chez un po�te fran�ais. En effet si les corrections anglaises ne devaient pas servir ˆ rŽŽcrire l'article en anglais, cet article devait peut-�tre �tre repris dans une Žtude sur Manet, MallarmŽ Žcrit ˆ l'Žditeur Lacomblez : Ç Je vous donnerais par la suite quelques Žtudes ˆ qui je songe sur des morts aimŽs, comme Manet et Banville, les groupant sous quelque titre È [16]. Mais ne parut que le premier volume de Les Miens, et celui dŽdiŽ ˆ Villiers de l'Isle-Adam. Or dans Ç Quelques mŽdaillons et portraits en pied È (dans les Divagations) figure un Manet, dont on sait, gr‰ce ˆ la note bibliographique de MallarmŽ, qu'il devait �tre repris, avec Poe et Whistler, dans les Portraits du Prochain Si�cle.
 
Rendre compte des pensŽes de la traduction des Ç retraducteurs È et aussi des commentateurs de ce texte, donne ˆ voir ce qu'ils pensent de MallarmŽ, de la littŽrature, de l'art et du langage, et de la lecture. Les traducteurs dŽfinissent un champ de travail mais ne le dŽlimitent pas, donnent des lectures qui ne peuvent pas �tre dŽfinitives, montrant la multiplicitŽ des possibilitŽs de lecture et de la lecture, pensŽes et impensŽes. Je voudrais rŽflŽchir ˆ la traduction en relevant le dŽfi de MallarmŽ : Ç l'auteur ou son pareil ce qu'ils voulaient faire, ils l'ont fait et je dŽfierais qui que ce soit ˆ l'exŽcuter mieux ou diffŽremment. È [17] Ce qui est un propos tenu au thމtre, mais qui concerne aussi la traduction, ˆ cause de l'Ç exŽcuter È. Mettre en sc�ne comme traduire ne sont-ils pas des sortes d'exŽcution d'une Ïuvre ? [18]
 
Cet Žcrit de MallarmŽ est encore ˆ lire, et ˆ relire, il faut rŽflŽchir ˆ sa lisibilitŽ (et visibilitŽ ? les rapports entre possible et lire et voir ?). Les versions anglaises et les traductions fran�aises de cet article, la correspondance [19] de MallarmŽ et ses Žcrits de cette pŽriode (en cours ou publiŽs) permettent de tracer un contexte, de proposer une sorte de texte, d'esquisser une situation historico(bio)graphique Ð de l'Ïuvre. Il s'agit de s'essayer ˆ une lecture en travail, ˆ l'Ïuvre, dans les dŽtails d'un discours singulier. Pour montrer l'Žmergence de principes, de rapports, quelques traits fondamentaux, de MallarmŽ, d'une Ïuvre, d'une pensŽe, cette Ç doctrine È dont les Žcrits, ˆ Ç les revoi[r] en Žtranger, comme un clo”tre quoique brisŽ, exhalerait au promeneur, sa doctrine. È [20]
 
 
On compte cinq traductions fran�aises et trois versions anglaises de Ç The Impressionists and Edouard Manet È, constat qui permet de remarquer que la notion de version et de traduction Ð ainsi que leur rapports qui les dŽfinissent mutuellement Ð ne sont plus acquis, mais mis en cause.
 
Les cinq textes fran�ais sont : la premi�re traduction, partielle mais la seule prŽsentŽe en tant que Ç traduction de l'anglais È, de Marilyn Batheleme, parue en 1959 dans la Nouvelle Revue Fran�aise ; les quatre autres, intŽgrales, sont toutes appelŽes Ç retraductions È : celle de Philippe Verdier, parue dans la Gazette des beaux-arts en 1975 ; celle de Barbara Keseljevic et celle de Mitsou Ronat parues ensemble, parall�lement, en vis-ˆ-vis, dans Change en 1976 ; et celle de Marchal dans la nouvelle Ždition des Ïuvres Compl�tes de MallarmŽ, PlŽiade 2003.
 
Les trois textes anglais sont : celui publiŽ dans The Art Monthly Review en 1876 ; celui publiŽ dans les Documents StŽphane MallarmŽ I, par Carl Paul Barbier, en 1968, qui sont pareils, c'est le m�me texte ; et celui publiŽ par Marchal dans les Ïuvres Compl�tes de la nouvelle PlŽiade, qui diff�re. Voici, chronologiquement, leurs positions. Je les donne ˆ lire, ˆ travers leurs commentaires, proposŽs par extraits, ou entiers. Les chiffres romains indiquent les commentateurs, les chiffres arabes les traducteurs.
 
I/ Henri Mondor, en 1945, est le premier ˆ signaler ce texte de MallarmŽ restŽ inconnu jusqu'ˆ cette date. Cependant, il ne le publie pas dans son volume des Ïuvres Compl�tes, mais le regrette : Ç Faute d'en possŽder le texte fran�ais, nous ne le reproduisons pas ici, regrettablement, car c'est l'Žtude la plus importante que MallarmŽ ait consacrŽe ˆ la peinture È (PlŽiade, 1945, p. 1623).
 
1/ Marilyn Batheleme est la premi�re ˆ prŽsenter cet article de MallarmŽ en France et en fran�ais, ˆ travers sa Ç traduction de l'anglais È parue en 1959 dans la Nouvelle Revue Fran�aise. Mais il s'agit d'une traduction partielle [21] et sans aucune note.
 
II/ Barbier est le premier ˆ republier l'article anglais Ç The Impressionists and Edouard Manet È, en 1968, dans les Documents StŽphane MallarmŽ I (chez Nizet). Le texte est prŽcŽdŽ d'une introduction et suivi d'un commentaire.
 
Dans l'introduction, il situe la relation entre MallarmŽ et Manet, et la publication du texte, en se demandant Ç pourquoi la critique moderne [É], nŽglige tout ˆ fait l'article le plus important que le po�te ait jamais consacrŽ ˆ la peinture. Ce n'est pas que cet article ait ŽchappŽ ˆ l'attention des spŽcialistes. Mondor, [É], a, d�s 1945, attirŽ l'attention sur la valeur exceptionnelle de l'article ; cependant il n'a pas voulu l'incorporer dans les Oeuvres Compl�tes de MallarmŽ, faute d'en possŽder le texte fran�ais qu'il espŽrait sans doute retrouver un jour. [É] A dŽfaut du manuscrit original, voici qu'en 1959 Marilyn Bartheleme nous donne dans la Nouvelle Revue Fran�ais, une traduction fran�aise de la version anglaise que sa prŽsentation ferait croire compl�te au lecteur non averti. [É]. S'il est ˆ souhaiter que Marilyn Bartheleme compl�te sa traduction, l'article de MallarmŽ ainsi retraduit en fran�ais ne peut supplanter la version anglaise qui, tant qu'on n'aura pas retrouvŽ le manuscrit envoyŽ ˆ George Robinson, restera le seul texte valable. È (pp. 60-62) [22].
 
Dans le commentaire Barbier s'intŽresse davantage au sujet de cet Žcrit : qui Ç est au fond une merveilleuse Ïuvre de circonstance o� se trouvent fixŽs les traits essentiels de la peinture moderne, ˆ l'instant m�me o� les principaux artistes, rŽunis pour affirmer ce qu'ils avaient en commun, commen�aient dŽjˆ ˆ se disperser. È (p. 87)
 
2/ Philippe Verdier, dans la Gazette des beaux-arts (n¡1282, 1975) [23], publie la premi�re traduction fran�aise presque intŽgrale [24], avec une prŽsentation de sa Ç retraduction È et de cet article d'Ç histoire de l'art È. Je la cite en entier pour ses informations historiques et son point de vue dans l'histoire de l'art.
 
Le texte de MallarmŽ, dont une retraduction de l'anglais est prŽsentŽe ici, est restŽ longtemps quasi inconnu jusqu'ˆ une date assez rŽcente. Il parut dans The Art Monthly Review ˆ Londres, le 30 septembre 1876. Henri Mondor, alertŽ par une lettre du po�te anglais Arthur O'Shaughnessy, en donna un rŽsumŽ dans les Oeuvres Compl�tes de MallarmŽ (Gallimard, 1945), signalant son importance capitale, et donnant la traduction du paragraphe sur Baudelaire. Dans l'ouvrage de Heard Hamilton, Manet and his Critics (1954), il est simplement dŽduit de la notice de Mondor que, ignorŽ, l'article n'eut pas d'influence en France sur l'Žvaluation de l'Ïuvre de Manet. A l'Žtranger de m�me, jusqu'ˆ ce que Jean C. Harris (dans l'Art Bulletin, 1964, pp. 559-563) en f”t une longue analyse. Une traduction partielle de l'article de MallarmŽ parut dans N.R.F. de septembre 1959. Le texte anglais intŽgral a ŽtŽ publiŽ, avec une introduction et un commentaire, par Carl Paul Barbier dans les Documents MallarmŽ I, en 1968.
 
Au dire de MallarmŽ, toujours indulgent, la traduction parue dans The Art Monthly Review est, quelques contresens mis ˆ part, excellente. Il a fallu ici redresser parfois le sens, sinon rŽtablir exactement le langage de l'auteur. MallarmŽ s'est, semble-t-il, ŽtudiŽ ˆ le dŽpouiller, comme il avait coutume de la faire alors dans ses gossips de 1875-1876 [25], Žchos littŽraires et artistiques, dŽtachŽs de son bloc-notes parisien pour les lecteurs londoniens de l'Athenaeum. Mais la longueur m�me d'un texte destinŽ ˆ �tre traduit, comme les gossips, rŽsistait ˆ une simplification stylistique soutenue. Il y a des phrases complexes, dont les mŽandres ont ŽtŽ respectŽs dans la nouvelle traduction. Les failles syntaxiques, les interruptions ou permutations, annoncŽes et cadencŽes par une ponctuation riche, ont ŽtŽ utilisŽes avec prudence pour restituer un certain accent mallarmŽen.
 
Ecrit de circonstance, l'article de MallarmŽ entre dans le circuit ouvert entre Paris et Londres, avec les gossips, de 1875-1876, mais son ampleur dŽpasse de beaucoup ces courts projets.
 
MallarmŽ, faisant entorse ˆ l'attitude rŽservŽe de Manet, affirme sa paternitŽ de l'impressionnisme. L'identification de son art ˆ celui des impressionnistes, c'est surtout sa propre identification ˆ Manet.
 
A la prophŽtie de MallarmŽ il n'a manquŽ que de prŽvoir le dernier style du Manet des cafŽs-concerts et du Bar des Folies-Berg�re. Mais sa vue va si loin qu'en circonscrivant le sujet de la peinture impressionniste ˆ la rŽflexion durable et claire de ce qui vit perpŽtuellement et pourtant meurt ˆ chaque instant, il pressent les sŽries de Monet, peupliers, meules, cathŽdrales, et qu'en faisant de tout coin de la nature un champ d'Žnergies enregistrŽes par l'Ïil et la main de l'artiste agissant ˆ leur guise et ˆ sa guise, il semble annoncer non seulement les NymphŽas, mais les tentatives de l'expressionnisme abstrait.
 
3/ 4/ Mitsou Ronat et Barbara Keseljevic tentent Ç la retraduction en fran�ais È, dans Change (n¡ 26/27 Ç La Peinture È, et n¡ 29 Ç Le Sentiment de la langue È) en 1976. Ces traductions sont le centre de la premi�re et derni�re Žtude systŽmatique de cette traduction et de cet article, mettant en Žvidence les probl�mes qu'elle pose et qui exc�dent le domaine linguistique. La traduction est considŽrŽe comme une pratique thŽorique (c'est dans le projet de Change).
 
Mitsou Ronat reconna”t Ç l'occasion d'une expŽrimentation : nous publions aujourd'hui la premi�re partie de l'article, sous la forme de deux versions tr�s diffŽrentes, suivant ainsi les hypoth�ses de LŽon Robel [26]. L'une, proposŽe par Barbara Keseljevic, a comme principe dŽlibŽrŽ la neutralitŽ. L'autre, d'aspect plus Ç baroque È, correspond ˆ un ensemble d'hypoth�ses que je prŽsenterais ultŽrieurement dans le numŽro 29 de Change, et qui tendent ˆ formaliser les r�gles de la syntaxe mallarmŽenne. Ces deux versions montrent que nous ne recherchons en aucune fa�on ˆ reconstituer l'original [27] ; au contraire, j'ai personnellement tentŽ ˆ plusieurs reprises de donner des constructions qui n'existent pas dans le corpus mallarmŽen connu, mais qui restent parmi les possibilitŽs inexploitŽes des Ç r�gles mallarmŽennes È elles-m�mes. Certaines vont jusqu'ˆ l'agrammalitŽÉ È (Change n¡ 26/27, p. 173)
 
Ç Donc, enfin, maintenant È, Jean Pierre Faye, dans le m�me numŽro de Change, tient ˆ remarquer que : Ç Le principal Žcrit de MallarmŽ sur la peinture para”t donc enfin maintenant en langue fran�aise (le texte anglais de l'Art Monthly Review, 1876, ayant ŽtŽ rŽŽditŽ en 1968). Comme nous l'avions fait pour l'unique Žcrit d'Artaud paru ˆ Cuba [28], nous en tentons la retraduction en fran�ais. Mais pour souligner la variabilitŽ inhŽrente ˆ pareille tentative, cette retraduction ici se dŽdouble en deux versions. È (Change, n¡ 26/27, p. 192)
 
Une note, ˆ la deuxi�me partie de ces retraductions, explique leur Ç suite et fin È : Ç La premi�re partie de ce texte a ŽtŽ publiŽe dans Change 26-27, avec un principe de traduction lŽg�rement diffŽrent. Lˆ, il s'agissait de donner une traduction blanche et littŽrale du texte anglais. Ici, la visŽe est autre : les textes mallarmŽens sur la peinture de 1876. La traduction de M. R. ci-contre ˆ pour sa part le parti pris superlatif et excessif adoptŽ pour la premi�re partie, guidŽ non par le souci d'une reconstitution Žventuelle, mais par la condensation des procŽdŽs. È (Change n¡ 29, p. 58)
 
III/ 5/ Marchal propose la premi�re Ždition bilingue de cet article, et la derni�re Ždition de ce texte. Il ne le republie pas tel qu'il parut, il le corrige suivant les corrections de MallarmŽ, en ajoutant des coquilles [29]. Sa traduction reprend celle de Philippe Verdier, et il omet deux phrases [30]. Il justifie son choix ainsi : Ç Faute de l'original fran�ais, nous donnons donc le texte anglais en bas de page, ainsi qu'une retraduction aussi fid�le que possible de cette Ç excellente traduction È ŽmaillŽe de Ç quelques contre-sens È. Le texte que nous retraduisons n'est cependant pas exactement celui qui parut dans la revue. Sur un tirŽ ˆ part de celle-ci (Doucet, Ms. 16032), MallarmŽ a en effet portŽ quelques corrections en anglais. On peut supposer, ˆ tout le moins, que ces corrections correspondent aux contresens ŽvoquŽs par la lettre citŽe plus haut. È (MallarmŽ, Ïuvres Compl�tes, tome II, PlŽiade, 2003, p. 1704).
 
 
Entre les deux piliers, Mondor et Marchal, les exŽg�tes de MallarmŽ qui ont en main et mettent dans nos mains ses Ïuvres Compl�tes, il y a des expŽrimentateurs et des documentalistes, qui ne sont pas tous des spŽcialistes de MallarmŽ, mais qui sont tous des pionniers pour ce qui concerne cet article : chacun a ŽtŽ le premier dans son approche. Ce qui est un indice de la nouveautŽ et de la problŽmaticitŽ de cet Žcrit.
 
Mondor l'exclut de l'Ïuvre, Marchal l'y inclut en bas de page. Ronat et Faye en font un champ de travail, pratique et thŽorique (Change publia aussi les Žcrits mexicains d'Artaud). Barbier et Verdier nous donnent un texte en tant qu'historiens de la littŽrature et de l'art, en tant que document ; je voudrais le considŽrer en tant qu'Ïuvre. Ce qui fait probl�me. Ce texte fait-il partie de l'Ïuvre de MallarmŽ ?
 
Verdier Ð historien de l'art et donc thŽoriquement plus intŽressŽ et plus proche de Manet que de MallarmŽ, comme le montre sa conclusion qui ne tient qu'Ç ˆ l'Žvaluation de l'Ïuvre de Manet È Ð est le seul ˆ dire qu'Ç il a fallu rŽtablir exactement le langage de l'auteur È (ce Ç falloir È et cet Ç exactement È ne sont-ils pas Žtonnants ?). Cet Žlan est vite amoindri, freinŽ par une certaine Ç prudence È, devant Ç les failles syntaxiques, les interruptions ou permutations, annoncŽes et cadencŽes par une ponctuation riche È, c'est-ˆ-dire l'Žcriture de MallarmŽ. Ainsi il ne cherche plus qu'ˆ Ç restituer un certain accent mallarmŽen È. Or, peut-�tre gr‰ce ˆ son souci thŽorique, Verdier remarque, justement, que chez MallarmŽ Ç l'identification de son art ˆ celui des impressionnistes, c'est surtout sa propre identification ˆ Manet. È De son art ˆ l'art de Manet. Une autre amitiŽ exemplaire ? un autre interlocuteur par excellence ?
 
Barbara Keseljevic Ç a comme principe dŽlibŽrŽ la neutralitŽ È, et veut Ç donner une traduction blanche et littŽrale du texte anglais È, pour ce qui concerne la premi�re partie du texte. Elle semble la distinguer de la deuxi�me o� Ç la visŽe est autre : les textes mallarmŽens sur la peinture de 1876 È. Distingue-t-elle la forme du contenu ? Veut-elle sŽparer une forme, l'anglais, et un contenu, la peinture ? mais ne montre-t-elle pas ainsi ce qui les lie ? n'est-ce pas leur ŽtrangetŽ par rapport au po�te fran�ais ?
 
Ce qu'il y a de plus intŽressant dans Change tient ˆ l'ensemble du projet, et au projet d'ensemble, au Ç collectif È. On remarque la cohŽrence et la systŽmaticitŽ du projet de la revue : les deux numŽros o� para”t cet article de MallarmŽ, sont Ç La Peinture È et Ç Le Sentiment de la langue È, dŽdiŽs aux rapport entre voir et dire. Et on remarque en particulier le travail de Mitsou Ronat. Elle montre une attention et intention particuli�res et spŽcifiques dans la lecture de MallarmŽ, revendique le statut du lecteur, qui est un interlocuteur privilŽgiŽ s'il se fait rŽŽnonciateur. D'o� la nŽcessitŽ de deux principes critiques de l'unicitŽ : un Ç principe dŽlibŽrŽ [ :] la neutralitŽ. L'autre, d'aspect plus Ç baroque È, correspond ˆ un ensemble d'hypoth�ses È. Le Ç principe È n'indique pas une origine absolue, ni une r�gle conventionnelle, mais un commencement, un fonctionnement, les Ç deux versions montrent que nous ne recherchons en aucune fa�on ˆ reconstituer l'original È. Mitsou Ronat cherche Ç les possibilitŽs inexploitŽes des Ç r�gles mallarmŽennes È È, peut parler d'une Ç grammaire mallarmŽenne comme un condensŽ synchronique de toutes les Žtapes de son Žcriture È. Peut-on dire que traduire, et penser le traduire, rŽv�le une thŽorie pratique de la lecture et rel�ve d'une pratique thŽorique de l'Žcriture ? La lecture et l'Žcriture sont lieux et processus d'une recherche.
 
Le projet de Mitsou Ronat est remarquable, surtout du fait qu'il indique une tentative : ce Ç tenter È qui est un concept chez MallarmŽ. Tenter est toujours tenter autre chose. Une tentative n'est jamais une, qu'une, mais vouŽe ˆ une multiplication, ici duplication, comme le remarque Faye : Ç pour souligner la variabilitŽ inhŽrente ˆ pareille tentative, cette retraduction ici se dŽdouble en deux versions. È Tenter est liŽ ˆ oser. D'o� la nŽcessitŽ et les conditions de l'exc�s, qui sert ˆ montrer, penser l'extraordinaire, comme le fait Mitsou Ronat avec son Ç parti pris superlatif et excessif [É], guidŽ non par le souci d'une reconstitution Žventuelle, mais par la condensation des procŽdŽs È. La traduction est pensŽe du traduire, indiquant une multiplicitŽ de versions, de mouvements vers.
 
Seul Barbier s'exprime explicitement ˆ propos du statut du texte anglais : Ç la version anglaise qui, tant qu'on n'aura pas retrouvŽ le manuscrit envoyŽ ˆ George Robinson, restera le seul texte valable. È Que cet Žcrit est un Ç texte valable È signifie ici qu'il doit �tre Ç incorporŽ È dans l'Ïuvre donc qu'il remplit les conditions requises pour �tre acceptŽ dans l'Ïuvre, mais quelles sont ces conditions ? Barbier seul remarque la dimension politique de la position de MallarmŽ, fran�aise aux yeux anglais. Les crises mises en Žvidence par MallarmŽ sont tant fran�aises que politiques : en poŽsie la fameuse Ç Crise de vers È Ð Ç ˆ date exacte. // La littŽrature ici subit une exquise crise, fondamentale È Ð comme en peinture Ç  [n]ous voici devant l'une de ces crises inattendues comme il s'en produit en art. È On doit rŽflŽchir au fait qu'on peut traiter les vers libristes d'anarchistes comme Manet de Ç rŽvolutionnaire È, de Ç hardi rŽvolutionnaire È [31] m�me.
 
 
Si, dans tous les cas, le lecteur, et donc le traducteur, qu'il soit fran�ais ou anglais ou autre, est plus dŽpaysŽ par MallarmŽ que par l'anglais, l'ŽtrangetŽ de la langue de MallarmŽ n'est plus un attribut d'une langue mais des langues, de ses discours, du langage. Et surtout d'un sujet, spŽcifique, poŽtique. Ce sujet s'y muant et s'y mirant, et le montrant. Alors lire MallarmŽ en anglais ou le traduire en fran�ais, pourrait �tre une question, croisant celle de l'anglais tr�s fran�ais de M. Robinson et celle du fran�ais anglicisŽ de MallarmŽ. Devoir lire MallarmŽ en anglais et le traduire en fran�ais peut servir ˆ sortir des lieux communs (sur la langue, la littŽrature, la traduction), ˆ montrer des issues.
 
Le fran�ais de MallarmŽ Ð comme l'allemand de Nietzsche : Ç aussi facile de le traduire en fran�ais que difficile, voire impossible de le traduire en allemand È [32] Ð est peut-�tre plus facile ˆ traduire en anglais qu'en fran�ais. On dit aussi que Ç MallarmŽ est intraduisible m�me en fran�ais È [33]. Or ce n'est pas le fran�ais, ni l'allemand, qui sont difficiles ˆ traduire, la difficultŽ n'est pas inhŽrente ˆ une langue, mais ˆ un discours, ˆ un mouvement de la parole, une organisation, un travail langagier, qui bousculent le langage. La position de Nietzsche est extr�mement claire :Ç Avant de m'avoir lu, on ne sait pas ce que l'on peut faire de la langue allemande, ce qu'on peut faire, en gŽnŽral, du langage. È [34]
 
Ce fran�ais et cet allemand montrent, mettent en sc�ne leur travail dans et par les langues, leurs discours, exigent de rŽapprendre ˆ lire, comme les tableaux de Manet doivent apprendre ˆ voir : Ç the eye should forget all else it has seen, and learn anew from the lesson before it. È [35] Comme Ç Je dis : une fleur ! È et c'est Ç l'absente de tous bouquets È.
 
Lire cet article de MallarmŽ dans sa traduction anglaise, la traduction que MallarmŽ, lui aussi, a lue, permet de voir les regards portŽs sur la langue de MallarmŽ, d'observer des Žcritures ˆ partir de MallarmŽ, montrant des actes d'appropriation, des gestes de lecteur. Permet de rŽflŽchir ˆ la traduction, au traduire, ce qu'est une traduction par ce qu'est une retraduction. Il s'agit de penser la traduction d'une traduction, de penser une relation instaurŽe ˆ partir d'un troisi�me ŽlŽment absent, ˆ un rapport fondŽ sur un troisi�me terme manquant, c'est-ˆ-dire l'original, le texte fran�ais de MallarmŽ. Le troisi�me terme est donc inconnu mais sous-entendu, il devient source de malentendus, si on cherche une retraduction de l'original, c'est-ˆ-dire sa reconstitution, ce qui ne signifie pas rŽpŽtition mais nŽgation de l'original et de la traduction. Ce troisi�me terme n'est pas unique, n'est pas le dernier, ni l'ultime. Le texte fran�ais de MallarmŽ est ˆ chaque lecture redŽcouvert, ˆ chaque lecture rŽinventŽ, inventŽ parce qu'il ne peut qu'�tre rŽalisŽ, actualisŽ, cherchŽ et trouvŽ ˆ chaque fois nouvellement.
  
Le manque de ce texte de MallarmŽ met en Žvidence le mensonge de l'impossibilitŽ de la traduction, car Ç ce n'est ni le pire ni le meilleur d'un livre qui est intraduisible È [36]. L'absence du texte fran�ais exige d'accepter les tentatives, de ne pas cŽder ˆ la tentation du sens, puisque la signification se fait et refait, une et multiple, gŽnŽrale et particuli�re, ˆ chaque lecture. Il s'agit de dŽcouvrir une source et non pas une origine de la parole, o� puiser. Il faut penser l'homme dans le langage, et non pas le langage dans l'homme, considŽrer que la parole est toujours individuelle et collective, un acte individuel d'appropriation de la langue.

Alors ce manque n'est pas qu'une absence, ni qu'une perte, et il n'am�ne pas ˆ une lecture ratŽe ou impossible. Cette absence permet surtout de penser autrement la prŽsence, qu'il n'y a que le prŽsent, un prŽsent ˆ retrouver et rŽinventer ˆ chaque fois. Cela sert ˆ montrer ce qui est toujours cachŽ dans un texte, ce qui est apparemment imperceptible Ð l'invisible ordinaire Ð mais, puisqu'on ne peut lire deux fois le m�me texte, il y a une autre visibilitŽ, celle de l'extraordinaire.
 
MalgrŽ Robinson, malgrŽ la perte du texte fran�ais, MallarmŽ avec Manet continue ˆ Ç ouvrir des yeux È [37] Ð ˆ Ç mettre en leur pouvoir des moyens nouveaux, [É], d'observation È [38] Ð pour qu'on puisse desserrer Ç nos yeux [qui sont] les dupes d'une Žducation civilisŽe È [39], pour qu'on puisse Ç regarder les objet les plus habituels, [avec] l'enchantement qui serait le n™tre ˆ les voir pour la premi�res fois È [40].
 
Enfin, Ç posŽ le besoin d'exception, comme de sel ! la vraie qui, indŽfectiblement, fonctionne, g”t dans le sŽjour de quelques esprits, je ne sais, ˆ leur Žloge, comme les dŽsigner, gratuits, Žtrangers, peut-�tre vains Ð ou littŽraires. È [41]
 
 
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[1] Dans la lettre autobiographique envoyŽe ˆ Verlaine, MallarmŽ Žcrit : Ç j'ai, dix ans, vu tous les jours, mon cher Manet È. Lettre du 16 novembre 1885, Correspondance, Folio/Gallimard, p. 588.

[2] MallarmŽ, Correspondance, Lettre du 3 mars 1871, op. cit., p. 496.
[3] MallarmŽ, Ç Crise de vers È, Divagations, PoŽsie/Gallimard, 1976, p. 240.

[4] MallarmŽ, Ç CrayonnŽ au thމtre È, Divagations, op. cit., 1976, p. 233.

[5] Georges Bataille, Manet, Skira, 1955, p.25.

[6] MallarmŽ, Ïuvres Compl�tes, PlŽiade, 1945, pp. 1623-1624.

[7] MallarmŽ, Ïuvres Compl�tes, PlŽiade, tome II, 2003, p. 1703.

[8] MallarmŽ, Ç Notes sur le langage È, Divagations, PoŽsie/Gallimard, 2003, p. 67.

[9] Je tiens ˆ remarquer la tentative latine de traduction du Tombeau d'Edgar Poe (dans Change, n¡19, juin 1974, p. 134), qui donne ˆ penser le statut de l'Žtymologie chez MallarmŽ et le statut du latin (je pense ˆ une Žtymologie plus latine que grecque, comme l'est sa mythologie, d'une certaine mani�re, quand la culture antique vient surtout de la lecture des po�tes du XVIe et XVIIe si�cles, qui travaillent ˆ travers la langue latine la pensŽe grecque).

[10] Nietzsche, Aurore, Ç Avant-propos È, ¤ 5, Folio/Gallimard, p. 18.

[11] Nietzsche, La GŽnŽalogie de la morale,Ç Avant-propos È, ¤ 8, Folio/Gallimard, p. 17.

[12] Proust, Contre Sainte-Beuve, Folio/Gallimard, pp. 297-298.

[13] Ç Selon quelle tr�s mystŽrieuse influence, [É], le livre fut-il Žcrit en fran�ais [ ?] [É] Cas spŽcial, unique entre mainte rŽminiscence, d'un ouvrage par l'Angleterre cru le sien et que la France ignore : ici original, lˆ traduction ; tandis que (pour y tout confondre) l'auteur du fait de sa naissance et d'admirables esquisses n'appartient point aux lettres de chez nous, tout en leur demandant, apr�s coup, une place prŽpondŽrante et quasi d'initiateur oubliŽ ! Le devoir ˆ cet Žgard, comme la solution intellectuelle, hŽsite : inextricables. È MallarmŽ, Ç Quelques mŽdaillons et portraits en pied È, Divagations, PoŽsie/Gallimard, 1976, pp. 134-147.

[14] Lettre de MallarmŽ ˆ O'Shaughnessy du 19 aožt 1876. MallarmŽ, Correspondance Compl�te, tome II, Gallimard, pp. 129-130.

[15] Pour le centenaire de la mort de MallarmŽ, Michel Draguet publie ses Ecrits sur l'art (Garnier/Flammarion), c'est-ˆ-dire un recueil, une anthologie de textes de MallarmŽ sur la peinture et sur la musique, avec La Derni�re mode, et son tout premier article Ç HŽrŽsies artistiques. L'art pour tous. È

[16] MallarmŽ, Correspondance Compl�te, tome IV, Gallimard, p. 348.

[17] MallarmŽ, Ç CrayonnŽ au thމtre È, Divagations, op. cit., p. 177.

[18] L'exŽcution est un concept chez MallarmŽ. L'exŽcution d'une Ïuvre ne l'ach�ve pas. L'exŽcution est ˆ chercher dans et par l'Ïuvre. L'exŽcution n'est pas infligŽe ou appliquŽe de l'extŽrieur, est faite par le fait de l'organisation de son mouvement qui dŽfait l'opposition et montre la continuitŽ entre intŽrieur et extŽrieur, dans et par le dire.

[19] Quatre lettres reprŽsentatives. Lettre ˆ Edmund Gosse d'aožt 1875, Žcrite en anglais par MallarmŽ. Lettre ˆ Sarah Helen Whitman, ˆ propos de sa traduction en anglais du Ç Tombeau d'Edgar Poe È. MallarmŽ lui propose sa traduction anglaise mot ˆ mot suivie de quelques notes, anglaises aussi. Lettre ˆ Mrs Albert Dailey, Žcrite en anglais par MallarmŽ, et dont, en note, Llyond James Austin (qui, avec Henri Mondor, a recueilli, classŽ et annotŽ la Correspondance Compl�te de MallarmŽ) remarque les progr�s par rapport ˆ la lettre ˆ Gosse de 1875. Lettre ˆ John Payne du 9 octobre 1882, sur sa merveilleuse traduction des Milles et une nuits.

[20] MallarmŽ, Divagations, op. cit., p. 69.

[21] On peut croire que la traduction de Marilyn Bartheleme Žtait compl�te et qu'elle fut coupŽe par l'Žditeur car il s'agit Ç des coupures qu'elle n'a pas ŽtŽ la seule ˆ dŽplorer È, comme Llyonid James Austin le remarque dans une note ˆ la fameuse lettre ˆ O'Shaughnessy, du 19 octobre 1876 (MallarmŽ, Correspondance Compl�te, tome II, Gallimard, p. 129).

[22] L'introduction termine avec des doutes par rapport ˆ la traduction de Robinson, ˆ sa connaissance de la langue fran�aise, doutes justifiŽs par les extraits de deux lettres en fran�ais que Robinson Žcrit ˆ MallarmŽ. Je cite Barbier citant Robinson : Ç Le 19 juillet le directeur de la revue, George T. Robinson, se met en rapport avec MallarmŽ : Ç Notre ami mutuel Mr Arthur O'Shaughnessy m'a dit que vous aura la bontŽ de m'Žcrire un article sur les vues et les aims des impressionistes et surtout sur les vues de Manet. Je vous donnera deux ou trois pages de deux colonnesÉ Exprimez votre opinion et votre rŽcit ou critique toute franchement, je vous prie. Parlez au publique comme vous parlerez [ ?] aux amis Ð nettement pas trop discussion mais non trop court. È // Robinson Žcrit de nouveau au po�te le 19 aožt : Ç J'ai fait une traduction de votre article Ð il est sous les mains des imprimeurs et en deux ou trois jours vous aurez les Žpreuves È È (Barbier, p. 65). En note Barbier se demande : Ç La traduction est-elle bien de Robinson dont le fran�ais est pŽnible ? Lorsqu'il Žcrit Ç J'ai fait une traduction È, ne veut-il pas dire Ç J'ai fait faire une traduction È ou Ç J'ai fait traduire È ? È

[23] Gazette des beaux-arts, novembre 1975. Ç StŽphane MallarmŽ : les Impressionnistes et Edouard Manet È, par Philippe Verdier, Professeur d'Histoire de l'Art ˆ l'UniversitŽ de MontrŽal, pp. 147-156. A la page 147 : Ç StŽphane MallarmŽ : Ç Les Impressionnistes et Edouard Manet È 1875-1876 // par // Philippe Verdier // Au moment o� para”t le Manet de MM. Daniel Wildenstein et Denis Rouart, notre collaborateur Ph. Verdier nous envoie la traduction fran�aise d'un texte, connu surtout en anglais, de MallarmŽ. È Ce Ç connu surtout en anglais È signifie Ç connu surtout par les anglophones È ? ou par la critique anglaise ?

[24] Manque une phrase, et pas quelconque : Ç Each work should be a new creation of the mind. È Quand en plus Ç Each work È doit se lire et lier ˆ un Ç Each time È prŽcŽdant.

[25] Attention, il faut lire les lettres de cette pŽriode, parce que ce dŽpouillement n'est pas tout ˆ fait mallarmŽen. C'est la rŽdaction de l'Athenaeum qui met la main sur ces articles, dans ces notes.

[26] Ç Voir Change 14 et 19, thŽorie de la traduction. È (Note de Mitsou Ronat)

[27] Ç Une reconstitution aurait exigŽ par exemple de tenir compte de la date du texte, et du style mallarmŽen ˆ ce stade de dŽveloppement, ˆ savoir la sŽlection prŽfŽrŽe des r�gles parmi les potentialitŽs. J'ai, au contraire, dans la traduction du moins, considŽrŽ la grammaire mallarmŽenne comme un condensŽ synchronique de toutes les Žtapes de son Žcriture. È (Note de Mitsou Ronat)

[28] Ç Change, 8, 1970. È (Note de Jean Pierre Faye)

[29] Andrew Eastman, enseignant de langue et littŽrature anglaise et anglo-amŽricaine ˆ l'UniversitŽ de Strasbourg, m'a aidŽe ˆ lire dans les dŽtails le texte anglais. Les remarques qui suivent sont les siennes. Ð Il y a beaucoup de coquilles. Certaines sans importance, d'autres pourraient dŽrouter un non angliciste. p. 444 middlesome pour meddlesome ; p. 449 fount pour found ; p. 452 escapde pour escapade ; celebrate pour (je prŽsume) celebrated ; p. 453 fist pour first, wether pour whether ; p. 459 cherm pour charm et chermes pour charms ; p. 460 of which he his at present pour of which he is ; p. 466 arfument Ð argument ; p. 467 wordly et unwordly pour worldly et unworldly. p. 467 dans no phrase or period of bygone art je crois qu'il faut lire phase, Marchal traduit Ç formula È ; d'autant plus qu'on trouve dŽjˆ phrases pour phases ˆ la p. 448, marquŽ [sic] ; et a general phase of art p. 468. Aussi deux fautes d'accord, apparemment : the least details of whose pose is so well painted (p. 465), The noble visionaries [ ?] appears as kings and gods (p. 467).

[30] p. 460 en haut de page, Ç and as showing how he has patiently mastered the idea È n'a pas ŽtŽ traduit. Puis, ˆ la page 469 : Ç English Praeraphaelitism, if I do not mistake, returned to the primitive simplicity of mediaeval ages. È Cette phrase manque, n'est pas traduite. Et il rŽins�re celle oubliŽe, non traduite par Verdier : Ç Each work should be a new creation of the mind. È (p. 69, edition Barbier)

[31] Denys Riout, Les Ecrivains devant l'impressionnisme, Macula, 1989, p. 103.

[32] Lettre ˆ Paul Deussen du 14 septembre 1888. Dans Nietzsche, Derni�res lettres, Rivages, 1989, p. 83.

[33] Jules Renard, citŽ par Laupin dans StŽphane MallarmŽ, Seghers, Po�tes d'Aujourd'hui, p. 20.

[34] Nietzsche, Ecce homo, Folio/Gallimard, p. 135.

[35] MallarmŽ, Ç The Impressionists and Edouard Manet È, Ïuvres Compl�tes, tome II., PlŽiade, 2003, p. 448.

[36] Nietzsche, Humain, trop humain, I, Ç De l'‰me des artistes et des Žcrivains È, ¤ 184, Folio/Gallimard, p. 153.

[37] MallarmŽ, Ç Observation relative au po�me È, Un Coup de dŽs, PoŽsie/Gallimard, 2003, p. 443.

[38] Ç Les Impressionnistes et Edouard Manet È, dans Les Žcrivants devant l'impressionnisme, op. cit., p. 102.

[39] ibid., p. 97.

[40] ibid., p. 102.

[41] MallarmŽ, Ç Accusation È, Ç Grands faits divers È, Divagations, op. cit., p. 297.




Isabella Checcaglini est doctorante ˆ l'UniversitŽ de Paris 8. Elle travaille actuellement ˆ une th�se de doctorat de littŽrature fran�aise sur MallarmŽ et Nietzsche, sous la direction de GŽrard Dessons.