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.T.R.A.N.G.E.R.
#5
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COMITƒ DE LECTURE
Hafida Aferyad
Aimez-vous les uns les autres :
un monde littŽraire qui crŽe l'unitŽ dans l'altŽritŽ
chez Julian Barnes et Angela Carter
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ngela Carter et Julian Barnes Ð deux Žcrivains anglais contemporains, qui mnent chacun ˆ sa manire une recherche considŽrable dans la littŽrature et la civilisation franaises. Cet intŽrt pour la France m'a poussŽe ˆ chercher la nature de leur lien ˆ la France en particulier et ˆ l'Autre en gŽnŽral, et ˆ Žtudier cette question de l'altŽritŽ dans leurs Ïuvres.                 
 
Nous savons que la France joue un grand r™le dans l'Žcriture de Julian Barnes. Cet Žcrivain anglais a b‰ti des ponts et a dŽtruit des murs entre les deux pays, la France et la Grande-Bretagne, explicitement dans Cross Channel et Something To Declare, et implicitement dans Metroland, et dans Flaubert's Parrot ainsi que dans le reste de son Žcriture. Lors d'un des nombreux entretiens concernant son lien particulier avec la France, Barnes dŽclare :
 
It's primary exotic Ð it's the first foreign country I discovered, it's the other country I know best Ð geographically, I know France better than I know Britain. Its literature contains as many points of reference for me as English literature Ð and my books are well received there, so I am very fond of France in return. In most of my books, there is a French element. [1]
 
Qu'en est-il d'Angela Carter ? Pourquoi revient-elle souvent ˆ la culture franaise pour restaurer ce qu'il y a ˆ restaurer dans les histoires des femmes et des hommes ? Il semblerait que la France, et (notamment) la littŽrature franaise, soient devenues le chantier favori pour ses patchworks et ses expŽriences, en qute de l'Histoire engloutie ou/et voilŽe, et ˆ la recherche d'une identitŽ dŽracinŽe, violentŽe et perdue, propre ˆ l'Žcriture de Carter. Ce traitement concerne ˆ la fois sa fiction et sa Ç non-fiction È Ð bien que ces classifications entre fiction et non-fiction ne me semblent pas toujours pertinentes dans l'Ïuvre de Carter.
 
La prŽsente Žtude n'a pas pour finalitŽ de faire une comparaison entre ces deux Žcrivains, mais constitue davantage l'illustration d'une littŽrature sans frontires.
 
 
Le voisin d'ˆ c™tŽ
 
Les manifestations du franais dans les deux Ïuvres passent par la traduction de l'autre, par l'interfŽrence de la langue de l'autre, et par les diffŽrents timbres et intonations de l'intertextualitŽ. Dans tous ces Žtats, le Franais, le voisin d'ˆ c™tŽ, est dŽsirŽ et par Angela Carter et par Julian Barnes.
 
Qui est cet Žtranger interpellŽ ˆ chaque fois par Barnes et par Carter ? L'autre, ce voisin avec qui on partage les seuils, l'autre qui est ˆ la fois absent et prŽsent ; sa langue, qui est ˆ la fois revendiquŽe, dŽtournŽe, convoquŽe et rŽŽcrite. Et pour quelle finalitŽ s'en inspire t-on ?
 
Le dernier travail de Barnes est une traduction d'un roman d'Alphonse Daudet, The Land of Pain, traduction du franais en anglais. Carter de son c™tŽ traduit et rŽŽcrit les contes de Perrault dans The Bloody Chamber, rŽŽcrit en prose plusieurs pomes de Baudelaire dans Black Venus. ætre dans le texte et hors du texte, c'est exactement l'exercice pratiquŽ par les deux auteurs-traducteurs, une activitŽ de douleur et d'enchantement, dans une dualitŽ incessante d'acrobate qui se perd souvent entre le mme et l'autre, qui efface sans rŽpit les possibles palimpsestes de l'autre culture et rŽŽcrit le texte Žtranger, fidle ˆ la littŽrature, infidle aux frontires, formant un couple basŽ sur l'amour Ð l'amour de l'autre. Dans Traduction et crŽation : l'ombre du gŽant, Albert Bensoussan exprime cette dualitŽ de la traduction que Carter et Barnes marquent souvent dans leur rŽŽcriture du franais en anglais :
 
Oui nous parlons de traduction dont la dŽfinition est, d'abord, d'tre un transport. Transport de langue ou transport amoureux, transfert des mots et transfert des sens, ravissement et emportement o les voix se confondent. Et donc les termes de ce discours auxquels il m'est demandŽ de rŽpondre, Ç traduction È, Ç crŽation È, ces termes-lˆ, je dirais non sans arrogance qu'ils se superposent, qu'ils sont synonymes. Traduire c'est crŽer, et inversement crŽer c'est traduire. [2]
 
 
L'interfŽrence du franais dans le texte anglais est une autre interpellation de l'autre dans ces deux Ïuvres. Dans les dictionnaires de linguistique, l'interfŽrence est dŽfinie comme un effet nŽgatif d'un apprentissage sur un autre dž ˆ l'influence de la langue maternelle ou d'une autre langue ŽtudiŽe. Cependant, il s'agit lˆ des interfŽrences culturelles de civilisations qui servent souvent ˆ transmettre un message, un corps Žtranger qui attire l'attention. Je note ici que l'interfŽrence culturelle n'engage pas seulement l'altŽritŽ propre ˆ chaque culture, mais la dŽpasse pour souligner une image plus importante, celle d'une altŽration des deux cultures pour crŽer un nouveau monde de mŽtissage qui se manifeste souvent dans la temporalitŽ et le devenir ; cette interfŽrence culturelle devient la clŽ et le symbole mme de la crŽation.
 
Carter par exemple, dans la nouvelle Black Venus, utilise plusieurs fois l'interfŽrence comme effet de texte Žtranger Ð et par la langue et par le choix typographique de l'italique Ð en jouant avec le grammaticalement incorrect et en mettant en scne la vie de Jeanne Duval, la ma”tresse mul‰tre de Baudelaire dont on a peu entendu parler dans la vie ce dernier :
 
Where she came from is a problem ; books suggest Mauritius, in the Indian ocean, or Santo Domingo, in the Caribbean, take your pick of two different sides of the world. (Her pays d'origine of less importance than it would have been had she been a wine.) Mauritius looks like a shot in the dark based on the fact the Baudelaire spent some time on that island during his abortive trip to India in 1814. [3]
 
La francophilie de Barnes s'exprime aussi par la pratique de l'interfŽrence dans la majoritŽ de ses Ïuvres et particulirement dans Flaubert's Parrot o le franais revient frŽquemment. Les deux langues Ð l'anglais et le franais Ð se chevauchent continuellement dans cette ouvrage pour constituer un texte ˆ deux langues o le risque est d'oublier qui nous sommes et o l'identitŽ anglaise de l'auteur devient de moins en moins apparente. Ainsi le texte barnien est dŽ/cousu par des mots franais qui constituent souvent une parfaite construction avec l'autre langue Ð l'anglais :
 
How would Mme Flaubert react to Gustave's sudden nocturnal absence ? What could he tell her ? A lie, of course : 'une petite histoire que ma mre a crue', he boasted, like a proud six-year-old, and set off for Mantes.
But Mme Flaubert didn't believe his petite histoire. She slept less that night than Gustave and Louise did. [4]
 
Cette pratique de l'interfŽrence n'est qu'une manifestation parmi d'autres de l'utilisation de l'intertextualitŽ par ces deux Žcrivains. Il faut penser que l'intertextualitŽ est souvent prŽsente chez eux d'une manire trs ambivalente et contradictoire, comme dans la littŽrature contemporaine en gŽnŽral. D'un c™tŽ, elle implique que l'Žcriture est ŽpuisŽe, et qu'il faut alors avoir recours au texte de l'autre, lŽgitimer son Žcriture ; et l'on ne peut s'empcher de se poser cette question : est-ce qu'on peut dire que tous les textes se valent ? Y a-t-il encore de l'original ? Ou la boucle de ressassement ne s'arrte-t-elle plus de tourner ? Que nous reste-t-il alors, dans ce monde cynique et postmoderne o l'on ne croit plus aux grands rŽcits ? Et lorsque nous lisons et commentons des textes littŽraires, pouvons-nous encore y trouver de la nouveautŽ, de l'original ? Mais tout d'abord qu'est ce que l'original ? D'un autre c™tŽ, la valeur de l'intertextualitŽ s'investit dans le passage de l'esthŽtique par le motif du masque et du double pour rŽinventer l'Žcriture. Les deux Žcrivains ont vŽcu chacun ˆ sa faon l'apparition des deux livres de John Barth, The Literature of Exhausion (1967) et The Literature of Replenishment (1980). Une lecture de ces deux Žcrivains nous montre que le manque et l'excs forment une dialectique qui gre souvent les deux Ïuvres. Le terme Ç enough È revient souvent dans Flaubert's Parrot, et chez Carter, le dŽsert est souvent convoquŽ pour faire le vide et le trop :
 
I reached the desert, the abode of enforced sterility, the dehydrated sea of infertility, the post-menopausal part of the earth [É]
I am helplessly lost in the middle of the desert, without map or guide or compass. The landscape unfurls around me like an old fan that has lost all its painted silk and left only the bare, yellowed sticks of antique ivory in world in which, since I am alive, I have no business. The earth has been scalped, flayed ; it is peopled only with echoes. The world shines and glistens, reeks and swelters till its skin peels, flakes, cracks, blisters.
I have found a landscape that matches the landscape of my heart.
 
Outre la beautŽ de ce passage, l'extrait illustre ˆ la fois la premire version de Barth qui parle de l'Žpuisement et la deuxime qui parle de l'enchantement.
 
En passant par le texte de l'autre, on arrive ˆ inventer. De ce fait cette littŽrature s'inscrit dans le domaine de l'Žcriture imitative, de la parodie, du pastiche ainsi que dans le plagiat. N'empche, le travail de citation fait par les deux Žcrivains est un travail compliquŽ, ˆ plusieurs degrŽs, puisqu'il n'implique pas seulement un hypotexte, mais son Žpoque, tout ce qui a ŽtŽ Žcrit depuis sur ce mme hypotexte, toutes les crises et les critiques littŽraires depuis cet hypotexte, et notamment la crise de la thŽorie littŽraire en France des annŽes 60 et 70.
 
C'est aussi un chantier qui fournit une dialectique entre l'autre et le mme, l'Žtranger, l'apocryphe et l'imposture, et le propre, l'original et l'authentique. L'identitŽ littŽraire et culturelle devient problŽmatique, le questionnement du vrai et du faux, de la fidŽlitŽ et de la trahison prend de nouveau son importance. Cette dialectique chez Barnes et Carter est trs complexe ; tous les deux se prtent ˆ la pratique d'une intertextualitŽ multiple, de genres, de mŽlanges gŽnŽriques, et de mŽlanges de langues. Dans Flaubert's Parrot par exemple, il s'agit de Flaubert, de l'Žcrivain, de l'homme, du biographe, d'autres Žcrivains qui ont pratiquŽ d'autres auto/biographies, de la fiction de Flaubert et de sa langue. Dans Black Venus, Baudelaire est prŽsent de la mme manire que Flaubert chez Barnes. Cette stratification, multi-composition de textes rend l'enqute du lecteur difficile, avec une intertextualitŽ qui prend au fur et ˆ mesure sa pertinence et sa lŽgitimitŽ. Les traces deviennent introuvables et les indices mal repŽrables. Cette complexitŽ de la lecture nous projette dans un lieu commun, une langue morte sans appartenance prŽcise, sans identitŽ. Alors on commence ˆ se demander qu'est ce que l'intertextualitŽ apporte ˆ ces textes ? Es-ce qu'elle les rŽinvente ou es-ce qu'elle les bloque ? Est-ce qu'elle ouvre comme Ç un lieu de reconnaissance È dans les termes de Compagnon, ou un lieu commun ? Les deux Žcrivains semblent, chacun ˆ sa manire, former un discours ouvert, dŽracinŽ, franco-anglais, une communautŽ de discours infini dans le temps et dans l'espace.
 
On comprend qu'on a affaire ˆ une intertextualitŽ augmentative, qui ne cesse d'empiler les rŽfŽrences et de bousculer les frontires gŽographiques et temporelles, ˆ la recherche d'un lecteur total qui n'a pas une seule identitŽ mais qui se reconna”t dans plusieurs altŽritŽs. Dans Flaubert's Parrot on entend un Žcrivain qui se pose la mme question que nous : 
 
When a contemporary narrator hesitates, claims uncertainty, misunderstands, plays games and falls into error, does the reader in fact conclude that reality is being more authentically rendered ? When the writer provides two different endings to his novel ( why two ? why not a hundred ?), does the reader seriously imagine he is being 'offerd a choice' and that the work is reflecting life's variable outcomes ? Such a choice is never real, because the reader is obliged to consume both endings. (p. 99)
 
Ce lecteur continue son r™le encore une autre fois dans Black Venus : Ç See [É] her, now, in her declining years [...] È (p. 13) o il reste fondamentalement actif. Il sature les blancs de l'Žcrit, recrŽe sa propre rŽfŽrence ˆ une rŽalitŽ imaginaire tout en mettant en cause les structures existantes par la crŽation d'une nouvelle organisation.
 
En rŽsultat, ces textes postulent une forme de lecteur fabuleux tout en le dŽnonant. L'intertextualitŽ finirait par tre contre-productive et disloquerait le texte plus qu'elle ne l'unifierait. A la fin, cette Žcriture construit un monde sans rgles et sans frontires. Cet excs intertextuel, peut-on le lire comme la marque d'un lien amoureux entre l'auteur et la littŽrature ? Entre le mme et l'autre ? Peut-on le percevoir comme un lieu d'une intersubjectivitŽ fusionnante de deux cultures ˆ la fois semblables et diffŽrentes ? Parce que ces textes, ces deux Ïuvres restent souvent suspendues entre deux pays Ñ la France et la Grande-Bretagne Ñ et deviennent des textes presque bilingues.
 
 
EuropŽen, Žtranger
 
C'est lˆ o on se pose la question de savoir ˆ quoi il sert de dresser des frontires, et si elles existent rŽellement dans les textes de Barnes et de Carter ?
 
Quelque chose ˆ dŽclarer est le titre du recueil d'essais Žcrit par Barnes en 2002, juste aprs la crŽation de la monnaie commune en Europe. Ce titre en question est une expression dans le jargon des douanes des frontires. Ce clichŽ est l'aboutissement d'un systme politique qui cherche ˆ prŽserver une identitŽ nationale et donc culturelle d'un certain pays, selon des traditions bien ancrŽes : des traditions qui conditionnent l'existence du pays en question, et qui soulignent les limites avec les autres pays qui sont ˆ ses frontires. Cette question de frontires ne se pose plus vraiment dans l'Žtat actuel de l'Union EuropŽenne, mais les textes des deux auteurs sont significatifs d'une Žpoque o le mot frontire Žtait plus clairement en vigueur. 
 
La conception de l'altŽritŽ qui a prŽsidŽ au dŽveloppement de l'Europe communautaire est devenue anachronique (ou soyons plus plausibles, inadaptŽe). Dans un monde ouvert o circulent librement non seulement les personnes physiques, les marchandises, les capitaux et les prestations de services, mais aussi l'information sous toutes ses formes, les Žcrivains ont affaire ˆ des expŽriences de plus en plus composites. Il s'agit de se donner les moyens de reproduire dans le texte leur contemporanŽitŽ. Souvent la question a ŽtŽ posŽe ˆ Barnes sur le secret de sa rŽussite en tant qu'Žcrivain auprs des franais ; lors d'un entretien il rŽpond :
 
For a long time I thoutgh it was because I was half French, or I was a bit European, but when I put this theory to French people I met, tentatively, they would all say, 'No, no, no. We like you because you're are so English'. [5]
 
Son Žcriture, ce tissu de mots devient alors ˆ la fois une carte qui dessine sa fiche identitaire, son appartenance ˆ une culture Ç anglaise È, mais aussi le dŽfinit comme une multiplicitŽ d'altŽritŽ, europŽen et Ç ˆ moitiŽ È franais. Dans ce contexte, la notion d'altŽritŽ se dilue : o commence la culture de l'Žcrivain ? O s'arrte celle de la littŽrature ?
 
Ces questions nous semblent aujourd'hui caduques puisque l'auteur moderne ne s'occupe plus ˆ dŽfinir ces paramtres qui qualifieraient son Žcriture en tant que terrain dŽlimitŽ par des frontires. Le temps des consensus est rŽvolu et que ce soit Carter ou Barnes, les frontires gŽographiques, temporelles ou consensuelles ne sont que d'intolŽrants paradigmes ˆ la crŽation et ˆ l'art. PassŽ, prŽsent et futur sont des ŽlŽments historiques mais aussi des termes qui perdent leur lŽgitimitŽ en ce qui concerne la crŽation puisque nous vivons dans l'ici maintenant et donc le devenir. En consŽquence, l'histoire c'est nous qui la rŽalisons et non le contraire. Les contes de Perrault rŽŽcrits par Carter par exemple ont compltement changŽ de registres. Alors que dans le temps de Perrault ces contes sont Žcrits dans un langage o la moralitŽ Žtait de mise, Carter a repris ces contes Ç d'oralitŽ È, les a dŽconstruit, et a effacŽ par la suite leur signification premire pour leur donner une nouvelle vie o les monstres sont devenus gentils et vice-versa. Pour elle, c'est une rŽŽcriture de l'histoire ou la femme a repris la parole qu'elle n'avait pas ˆ l'Žpoque de l'hypotexte.
 
Cette Žcriture, loin d'tre figŽe, est l'objet d'une invention permanente, comme en tŽmoignent Žloquemment les modifications que subissent tout au long du temps les symboles et les rituels. Carter considre que la critique de ces symboles est une critique de nos vies :
 
[É] we must not blame our poor symbols if they take forms that seem trivial to us, or absurd, for the symbols themselves have no control over their own fleshly manifestations, however paltry they may be ; the nature of our life alone has determined their forms. (The Passion of New Eve, p. 6)


Quelle Žthique ?
 
La question Žthique engage autant le rapport ˆ soi que le rapport avec autrui. Quand on dit qu'une chose est diffŽrente ou distincte d'une autre, on peut toujours demander en quoi elle est diffŽrente.
 
L'altŽritŽ est un regard qui se dŽtourne ; elle est lˆ o le message devient lisible, dŽvoilŽ, dans le franais, la langue et la culture de l'autre, dans l'Žpoque o les choses changent, o les normes pivotent, o la tradition des gens et des genres bascule vers autre chose : la libertŽ. Et quand la langue de l'autre ne suffit plus ; quand cette langue n'arrive plus ˆ exprimer l'altŽritŽ, c'est dans l'Žnonciation que cette altŽritŽ s'exprime. D'abord, par une complexitŽ de codage intertextuel o tous les niveaux s'entremlent et se nouent et deviennent indistincts. Ensuite, elle se dŽclare comme un recours final, par la perte de sens et la crŽation d'un Ç non-sens È, vide, insaisissable, et par une thŽmatique de Ç rien È, de l'innommable. Cette dialectique nous pousse au-delˆ des limites, et au-delˆ mme des frontires de la pensŽe identitaire vers une pensŽe nomade o penser ne sert plus ˆ produire de l'identitŽ mais devient le travail mme de l'altŽritŽ. Le point d'aventure de cette recherche s'Žtablit par ce biais, la provocation d'un mŽtissage du mme et de l'autre. Cette dialectique se transforme, se manifeste comme une dŽclaration d'amour de l'autre qui arrive ˆ s'observer comme dans un miroir ˆ travers cet autre qui est ˆ la fois proche et lointain.
 
Ë la recherche de nouvelles identifications culturelles et collectives, on dŽfait les frontires, on s'approprie l'autre, sa langue et sa culture, et on lui dŽclare son amour. Mais alors qu'est ce que l'amour ? Quelles sont ses manifestations dans ces textes vagabonds, voyageurs ? La littŽrature d'amour est coprŽsente dans tous ces textes, par les histoires d'amour dŽclarŽes dans les titres comme Talking It Over, Love Etc. de Barnes, Love de Carter. Les histoires d'amour dans les deux Ïuvres sont un combat ponctuel d'unitŽ et de sŽparation, de violence et de compassion. Dans toutes ces histoires d'amour ce n'est presque jamais une histoire ˆ deux, il y a toujours une tierce personne, un amour ˆ trois. C'est aussi un amour multiple comme dans Ç la parenthse È de A History of the World in 10 1/2 Chapters un amour o la haine reste coexistante, prŽsente comme un silence qui tue, un silence qui fait exploser les mots.
 
Chez Carter, cet amour est souvent synonyme de violence de corps, un sadisme sexuel et textuel qui fait toujours pivoter le langage vers l'extrŽmisme et le grotesque. Elle a d'ailleurs Žcrit un essai sur le sadisme et la folie comme un dialogue insensŽ entre l'amour et la mort, intitulŽ The Sadeian Woman : An Exercise in Cultural History L'amour physique devient viol, castration, dŽracinement des sexes, produit de machines. Le corps prend toute sorte d'archŽtype dans une transformation qui va dans tous les sens, qui met le discours dans tous ses Žtats, vrai bric-ˆ-brac, un chantier o la folie et la raison perdent leur sens ou le corps dispara”t, se vide, se remplit, se revide et se perd dans le silence du non-sens, de l'instabilitŽ et de l'insaisissable. O le sujet devient fluide, ŽphŽmre comme dans un chaos d'origine. Le langage, objet, devient le centre d'un jeu linguistique jusqu'ˆ sa consommation. Le texte s'auto-Žlimine, s'auto-construit et renvoit au lecteur ses peurs, ses craintes. Ce lecteur dŽpasse ses limites, perd son identitŽ, devient objet hantŽ par le texte et s'apparente ˆ lui dans son jeu intellectuel. On retrouve ce sentiment de perte et d'absurditŽ dans cet essai ainsi que dans The Passion of New Eve et ce n'est pas Žtonnant que ses deux Ïuvres soient Žcrites au cours de la mme annŽe 1977.
 
AffamŽ, assoiffŽ, frustrŽ, violentŽ, le lecteur se retrouve au plein milieu de ce jeu sadique, ce jeu d'amour et de haine, de compassion et de trahison, devient objet/sujet, uni et sŽparŽ de ce texte fou, parfait, fermŽ et ouvert, plein et inachevŽ.
 
L'inachvement est en quelque sorte la propriŽtŽ ma”tresse du processus de ces deux Žcrivains et de la littŽrature contemporaine. Cette esthŽtique d'inachvement est une louange ˆ l'altŽritŽ propre ˆ chaque travail littŽraire. Cette notion dŽsigne la trace ou le symbole mme d'une littŽrature qui s'auto-critique, et qui montre son propre mode de fonctionnement. Elle se met en statut d'inachevŽ, et en consŽquence elle adopte une image de l'inexactitude, de l'imprŽcision, de l'imprŽvision, et de l'imperfection pour Ç tre È dans le devenir.
 
Une poŽtique d'une littŽrature d'inachvement est tout simplement une poŽtique d'altŽritŽ o le mme n'existe pas sans l'autre et vice-versa. C'est dans ces termes que cette Žtude tente de montrer que le fil conducteur de la littŽrature contemporaine en gŽnŽral et les Ïuvres de Carter et de Barnes en particulier est de crŽer l'unitŽ dans l'altŽritŽ ; ou dans d'autres termes reflŽter, rŽflŽchir et reprŽsenter un savoir qui se maintient dans l'amour de l'autre.
 
 
 
Bibliographie
                                                                                                   
Barnes, Julian. Metroland. London : Picador, 1980.
. Flaubert's Parrot (1984). London : Picador, 1985.
. A History of the World in 10 1/2 Chapters (1989). London : Picador, 1990. 
. Talking It Over. London : Picador, 1992.
. Cross Channel (1995). London : Picador, 1996.
. Love Etc. London : Vintage, 2000.
. Something To Declare. London : Picador, 2002.
. In the Land of Pain : Alphonse Daudet. London : Jonathan Cape, 2002.
Carter, Angela. Love (1971). London : Penguin, 1988.
. The Passion of New Eve (1977). London : Virago, 1982.
. The Sadeian Woman : An Exercise in Cultural History. London : Virago,1979.
. The Bloody Chamber (1979). London : Penguin Books,1981.
. Black Venus (1985). London : Vintage,1996.
  
Bibliographie Žlectronique
 
ATALA, La revue annuelle du LycŽe Chateaubriand de Rennes, NumŽro 2, La Traduction (mars 1999).
Barnes and France : Love requited. By BBC News Online's Alex Webb, (Friday 18 January, 2002).
 
  
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[1] March, Micheal, Ç Into the Lion's Mouth : A Conversation with Julian Barnes È, The New Presence, December 1997. Cet entretien a eu lieu aprs la publication du roman de Julian Barnes intituled The Porcupine.

[2] ATALA, La revue annuelle du LycŽe Chateaubriand de Rennes, NumŽro 2, La Traduction (mars 1999).

[3] Carter, Angela, Black Venus

[4] Barnes, Julian, Flaubert's Parrot (1984), London, Picador, 1985, p.126

[5] Barnes and France : Love requited, by BBC News Online's Alex Webb, Friday, 18 January, 2002.
 


Hafida Aferyad est Žtudiante ˆ l'UniversitŽ de Paris 8. A la suite d'un D.E.A. sur Ç La rŽŽcriture dans l'Ïuvre d'Angela Carter È, elle prŽpare actuellement une thse de doctorat sous la direction de Claire Joubert, sur le thme : Ç La langue de l'autre : le franais dans les Ïuvres de Julian Barnes et Angela Carter..