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Carter et Julian Barnes Ð deux Žcrivains anglais contemporains, qui
mnent chacun ˆ sa manire une recherche considŽrable dans la
littŽrature et la civilisation franaises. Cet intŽrt pour la
France m'a poussŽe ˆ chercher la nature de leur lien ˆ la France en
particulier et ˆ l'Autre en gŽnŽral, et ˆ Žtudier cette question de
l'altŽritŽ dans leurs Ïuvres.
Nous savons que la France joue un grand r™le dans l'Žcriture
de Julian Barnes. Cet Žcrivain anglais a b‰ti des ponts et a dŽtruit des
murs entre les deux pays, la France et la Grande-Bretagne,
explicitement dans Cross Channel et Something To Declare, et implicitement dans Metroland, et dans Flaubert's Parrot
ainsi que dans le reste de son Žcriture. Lors d'un des nombreux
entretiens concernant son lien particulier avec la France, Barnes
dŽclare : It's primary exotic Ð
it's the first foreign country I discovered, it's the other country I
know best Ð geographically, I know France better than I know Britain.
Its literature contains as many points of reference for me as English
literature Ð and my books are well received there, so I am very fond of
France in return. In most of my books, there is a French element. [1]
Qu'en est-il d'Angela Carter ? Pourquoi revient-elle
souvent ˆ la culture franaise pour restaurer ce qu'il y a ˆ restaurer
dans les histoires des femmes et des hommes ? Il semblerait que la
France, et (notamment) la littŽrature franaise, soient devenues le
chantier favori pour ses patchworks et ses expŽriences, en qute de
l'Histoire engloutie ou/et voilŽe, et ˆ la recherche d'une identitŽ
dŽracinŽe, violentŽe et perdue, propre ˆ l'Žcriture de Carter. Ce
traitement concerne ˆ la fois sa fiction et sa Ç non-fiction È
Ð bien que ces classifications entre fiction et non-fiction ne me
semblent pas toujours pertinentes dans l'Ïuvre de Carter.
La prŽsente Žtude n'a pas pour finalitŽ de faire une
comparaison entre ces deux Žcrivains, mais constitue davantage
l'illustration d'une littŽrature sans frontires. Le voisin d'ˆ c™tŽ
Les manifestations du franais dans les deux Ïuvres passent
par la traduction de l'autre, par l'interfŽrence de la langue de
l'autre, et par les diffŽrents timbres et intonations de
l'intertextualitŽ. Dans tous ces Žtats, le Franais, le voisin d'ˆ c™tŽ,
est dŽsirŽ et par Angela Carter et par Julian Barnes.
Qui est cet Žtranger interpellŽ ˆ chaque fois par Barnes et
par Carter ? L'autre, ce voisin avec qui on partage les seuils,
l'autre qui est ˆ la fois absent et prŽsent ; sa langue, qui est ˆ
la fois revendiquŽe, dŽtournŽe, convoquŽe et rŽŽcrite. Et pour quelle
finalitŽ s'en inspire t-on ? Le dernier travail de Barnes est une traduction d'un roman d'Alphonse Daudet, The Land of Pain, traduction du franais en anglais. Carter de son c™tŽ traduit et rŽŽcrit les contes de Perrault dans The Bloody Chamber, rŽŽcrit en prose plusieurs pomes de Baudelaire dans Black Venus.
ætre dans le texte et hors du texte, c'est exactement l'exercice
pratiquŽ par les deux auteurs-traducteurs, une activitŽ de douleur et
d'enchantement, dans une dualitŽ incessante d'acrobate qui se perd
souvent entre le mme et l'autre, qui efface sans rŽpit les possibles
palimpsestes de l'autre culture et rŽŽcrit le texte Žtranger, fidle ˆ
la littŽrature, infidle aux frontires, formant un couple basŽ sur
l'amour Ð l'amour de l'autre. Dans Traduction et crŽation : l'ombre
du gŽant, Albert Bensoussan exprime cette dualitŽ de la traduction que
Carter et Barnes marquent souvent dans leur rŽŽcriture du franais en
anglais : Oui nous parlons de
traduction dont la dŽfinition est, d'abord, d'tre un transport.
Transport de langue ou transport amoureux, transfert des mots et
transfert des sens, ravissement et emportement o les voix se
confondent. Et donc les termes de ce discours auxquels il m'est demandŽ
de rŽpondre, Ç traduction È, Ç crŽation È, ces
termes-lˆ, je dirais non sans arrogance qu'ils se superposent, qu'ils
sont synonymes. Traduire c'est crŽer, et inversement crŽer c'est
traduire. [2]
L'interfŽrence du franais dans le texte anglais est une autre
interpellation de l'autre dans ces deux Ïuvres. Dans les dictionnaires
de linguistique, l'interfŽrence est dŽfinie comme un effet nŽgatif d'un
apprentissage sur un autre dž ˆ l'influence de la langue maternelle ou
d'une autre langue ŽtudiŽe. Cependant, il s'agit lˆ des interfŽrences
culturelles de civilisations qui servent souvent ˆ transmettre un
message, un corps Žtranger qui attire l'attention. Je note ici que
l'interfŽrence culturelle n'engage pas seulement l'altŽritŽ propre ˆ
chaque culture, mais la dŽpasse pour souligner une image plus
importante, celle d'une altŽration des deux cultures pour crŽer un
nouveau monde de mŽtissage qui se manifeste souvent dans la temporalitŽ
et le devenir ; cette interfŽrence culturelle devient la clŽ et le
symbole mme de la crŽation. Carter
par exemple, dans la nouvelle Black Venus, utilise plusieurs fois
l'interfŽrence comme effet de texte Žtranger Ð et par la langue et par
le choix typographique de l'italique Ð en jouant avec le
grammaticalement incorrect et en mettant en scne la vie de Jeanne
Duval, la ma”tresse mul‰tre de Baudelaire dont on a peu entendu parler
dans la vie ce dernier : Where
she came from is a problem ; books suggest Mauritius, in the Indian
ocean, or Santo Domingo, in the Caribbean, take your pick of two
different sides of the world. (Her pays d'origine of less importance
than it would have been had she been a wine.) Mauritius looks like a
shot in the dark based on the fact the Baudelaire spent some time on
that island during his abortive trip to India in 1814. [3]
La francophilie de Barnes s'exprime aussi par la pratique de
l'interfŽrence dans la majoritŽ de ses Ïuvres et particulirement dans
Flaubert's Parrot o le franais revient frŽquemment. Les deux langues Ð
l'anglais et le franais Ð se chevauchent continuellement dans cette
ouvrage pour constituer un texte ˆ deux langues o le risque est
d'oublier qui nous sommes et o l'identitŽ anglaise de l'auteur devient
de moins en moins apparente. Ainsi le texte barnien est dŽ/cousu par des
mots franais qui constituent souvent une parfaite construction avec
l'autre langue Ð l'anglais : How would Mme
Flaubert react to Gustave's sudden nocturnal absence ? What could
he tell her ? A lie, of course : 'une petite histoire que ma
mre a crue', he boasted, like a proud six-year-old, and set off for
Mantes. But Mme Flaubert didn't believe his petite histoire. She slept less that night than Gustave and Louise did. [4]
Cette pratique de l'interfŽrence n'est qu'une manifestation
parmi d'autres de l'utilisation de l'intertextualitŽ par ces deux
Žcrivains. Il faut penser que l'intertextualitŽ est souvent prŽsente
chez eux d'une manire trs ambivalente et contradictoire, comme dans la
littŽrature contemporaine en gŽnŽral. D'un c™tŽ, elle implique que
l'Žcriture est ŽpuisŽe, et qu'il faut alors avoir recours au texte de
l'autre, lŽgitimer son Žcriture ; et l'on ne peut s'empcher de se
poser cette question : est-ce qu'on peut dire que tous les textes
se valent ? Y a-t-il encore de l'original ? Ou la boucle de
ressassement ne s'arrte-t-elle plus de tourner ? Que nous
reste-t-il alors, dans ce monde cynique et postmoderne o l'on ne croit
plus aux grands rŽcits ? Et lorsque nous lisons et commentons des
textes littŽraires, pouvons-nous encore y trouver de la nouveautŽ, de
l'original ? Mais tout d'abord qu'est ce que l'original ? D'un
autre c™tŽ, la valeur de l'intertextualitŽ s'investit dans le passage
de l'esthŽtique par le motif du masque et du double pour rŽinventer
l'Žcriture. Les deux Žcrivains ont vŽcu chacun ˆ sa faon l'apparition
des deux livres de John Barth, The Literature of Exhausion (1967) et The
Literature of Replenishment (1980). Une lecture de ces deux Žcrivains
nous montre que le manque et l'excs forment une dialectique qui gre
souvent les deux Ïuvres. Le terme Ç enough È revient souvent
dans Flaubert's Parrot, et chez Carter, le dŽsert est souvent convoquŽ
pour faire le vide et le trop : I
reached the desert, the abode of enforced sterility, the dehydrated sea
of infertility, the post-menopausal part of the earth [É] I
am helplessly lost in the middle of the desert, without map or guide or
compass. The landscape unfurls around me like an old fan that has lost
all its painted silk and left only the bare, yellowed sticks of antique
ivory in world in which, since I am alive, I have no business. The earth
has been scalped, flayed ; it is peopled only with echoes. The
world shines and glistens, reeks and swelters till its skin peels,
flakes, cracks, blisters. I have found a landscape that matches the landscape of my heart.
Outre la beautŽ de ce passage, l'extrait illustre ˆ la fois
la premire version de Barth qui parle de l'Žpuisement et la deuxime
qui parle de l'enchantement. En
passant par le texte de l'autre, on arrive ˆ inventer. De ce fait cette
littŽrature s'inscrit dans le domaine de l'Žcriture imitative, de la
parodie, du pastiche ainsi que dans le plagiat. N'empche, le travail de
citation fait par les deux Žcrivains est un travail compliquŽ, ˆ
plusieurs degrŽs, puisqu'il n'implique pas seulement un hypotexte, mais
son Žpoque, tout ce qui a ŽtŽ Žcrit depuis sur ce mme hypotexte, toutes
les crises et les critiques littŽraires depuis cet hypotexte, et
notamment la crise de la thŽorie littŽraire en France des annŽes 60 et
70. C'est aussi un chantier qui
fournit une dialectique entre l'autre et le mme, l'Žtranger,
l'apocryphe et l'imposture, et le propre, l'original et l'authentique.
L'identitŽ littŽraire et culturelle devient problŽmatique, le
questionnement du vrai et du faux, de la fidŽlitŽ et de la trahison
prend de nouveau son importance. Cette dialectique chez Barnes et Carter
est trs complexe ; tous les deux se prtent ˆ la pratique d'une
intertextualitŽ multiple, de genres, de mŽlanges gŽnŽriques, et de
mŽlanges de langues. Dans Flaubert's Parrot par exemple, il s'agit de
Flaubert, de l'Žcrivain, de l'homme, du biographe, d'autres Žcrivains
qui ont pratiquŽ d'autres auto/biographies, de la fiction de Flaubert et
de sa langue. Dans Black Venus, Baudelaire est prŽsent de la mme
manire que Flaubert chez Barnes. Cette stratification,
multi-composition de textes rend l'enqute du lecteur difficile, avec
une intertextualitŽ qui prend au fur et ˆ mesure sa pertinence et sa
lŽgitimitŽ. Les traces deviennent introuvables et les indices mal
repŽrables. Cette complexitŽ de la lecture nous projette dans un lieu
commun, une langue morte sans appartenance prŽcise, sans identitŽ. Alors
on commence ˆ se demander qu'est ce que l'intertextualitŽ apporte ˆ ces
textes ? Es-ce qu'elle les rŽinvente ou es-ce qu'elle les
bloque ? Est-ce qu'elle ouvre comme Ç un lieu de
reconnaissance È dans les termes de Compagnon, ou un lieu
commun ? Les deux Žcrivains semblent, chacun ˆ sa manire, former
un discours ouvert, dŽracinŽ, franco-anglais, une communautŽ de discours
infini dans le temps et dans l'espace.
On comprend qu'on a affaire ˆ une intertextualitŽ augmentative, qui
ne cesse d'empiler les rŽfŽrences et de bousculer les frontires
gŽographiques et temporelles, ˆ la recherche d'un lecteur total qui n'a
pas une seule identitŽ mais qui se reconna”t dans plusieurs altŽritŽs.
Dans Flaubert's Parrot on entend un Žcrivain qui se pose la mme
question que nous : When a
contemporary narrator hesitates, claims uncertainty, misunderstands,
plays games and falls into error, does the reader in fact conclude that
reality is being more authentically rendered ? When the writer
provides two different endings to his novel ( why two ? why not a
hundred ?), does the reader seriously imagine he is being 'offerd a
choice' and that the work is reflecting life's variable outcomes ?
Such a choice is never real, because the reader is obliged to consume
both endings. (p. 99) Ce lecteur
continue son r™le encore une autre fois dans Black Venus :
Ç See [É] her, now, in her declining years [...] È
(p. 13) o il reste fondamentalement actif. Il sature les blancs de
l'Žcrit, recrŽe sa propre rŽfŽrence ˆ une rŽalitŽ imaginaire tout en
mettant en cause les structures existantes par la crŽation d'une
nouvelle organisation. En rŽsultat,
ces textes postulent une forme de lecteur fabuleux tout en le dŽnonant.
L'intertextualitŽ finirait par tre contre-productive et disloquerait
le texte plus qu'elle ne l'unifierait. A la fin, cette Žcriture
construit un monde sans rgles et sans frontires. Cet excs
intertextuel, peut-on le lire comme la marque d'un lien amoureux entre
l'auteur et la littŽrature ? Entre le mme et l'autre ?
Peut-on le percevoir comme un lieu d'une intersubjectivitŽ fusionnante
de deux cultures ˆ la fois semblables et diffŽrentes ? Parce que
ces textes, ces deux Ïuvres restent souvent suspendues entre deux pays Ñ
la France et la Grande-Bretagne Ñ et deviennent des textes presque
bilingues. EuropŽen, Žtranger
C'est lˆ o on se pose la question de savoir ˆ quoi il sert
de dresser des frontires, et si elles existent rŽellement dans les
textes de Barnes et de Carter ?
Quelque chose ˆ dŽclarer est le titre du recueil d'essais Žcrit par
Barnes en 2002, juste aprs la crŽation de la monnaie commune en Europe.
Ce titre en question est une expression dans le jargon des douanes des
frontires. Ce clichŽ est l'aboutissement d'un systme politique qui
cherche ˆ prŽserver une identitŽ nationale et donc culturelle d'un
certain pays, selon des traditions bien ancrŽes : des traditions
qui conditionnent l'existence du pays en question, et qui soulignent les
limites avec les autres pays qui sont ˆ ses frontires. Cette question
de frontires ne se pose plus vraiment dans l'Žtat actuel de l'Union
EuropŽenne, mais les textes des deux auteurs sont significatifs d'une
Žpoque o le mot frontire Žtait plus clairement en vigueur.
La conception de l'altŽritŽ qui a prŽsidŽ au dŽveloppement de
l'Europe communautaire est devenue anachronique (ou soyons plus
plausibles, inadaptŽe). Dans un monde ouvert o circulent librement non
seulement les personnes physiques, les marchandises, les capitaux et les
prestations de services, mais aussi l'information sous toutes ses
formes, les Žcrivains ont affaire ˆ des expŽriences de plus en plus
composites. Il s'agit de se donner les moyens de reproduire dans le
texte leur contemporanŽitŽ. Souvent la question a ŽtŽ posŽe ˆ Barnes sur
le secret de sa rŽussite en tant qu'Žcrivain auprs des franais ;
lors d'un entretien il rŽpond : For a long
time I thoutgh it was because I was half French, or I was a bit
European, but when I put this theory to French people I met,
tentatively, they would all say, 'No, no, no. We like you because you're
are so English'. [5] Son Žcriture,
ce tissu de mots devient alors ˆ la fois une carte qui dessine sa fiche
identitaire, son appartenance ˆ une culture Ç anglaise È, mais
aussi le dŽfinit comme une multiplicitŽ d'altŽritŽ, europŽen et
Ç ˆ moitiŽ È franais. Dans ce contexte, la notion d'altŽritŽ
se dilue : o commence la culture de l'Žcrivain ? O s'arrte
celle de la littŽrature ? Ces
questions nous semblent aujourd'hui caduques puisque l'auteur moderne ne
s'occupe plus ˆ dŽfinir ces paramtres qui qualifieraient son Žcriture
en tant que terrain dŽlimitŽ par des frontires. Le temps des consensus
est rŽvolu et que ce soit Carter ou Barnes, les frontires
gŽographiques, temporelles ou consensuelles ne sont que d'intolŽrants
paradigmes ˆ la crŽation et ˆ l'art. PassŽ, prŽsent et futur sont des
ŽlŽments historiques mais aussi des termes qui perdent leur lŽgitimitŽ
en ce qui concerne la crŽation puisque nous vivons dans l'ici maintenant
et donc le devenir. En consŽquence, l'histoire c'est nous qui la
rŽalisons et non le contraire. Les contes de Perrault rŽŽcrits par
Carter par exemple ont compltement changŽ de registres. Alors que dans
le temps de Perrault ces contes sont Žcrits dans un langage o la
moralitŽ Žtait de mise, Carter a repris ces contes
Ç d'oralitŽ È, les a dŽconstruit, et a effacŽ par la suite
leur signification premire pour leur donner une nouvelle vie o les
monstres sont devenus gentils et vice-versa. Pour elle, c'est une
rŽŽcriture de l'histoire ou la femme a repris la parole qu'elle n'avait
pas ˆ l'Žpoque de l'hypotexte. Cette
Žcriture, loin d'tre figŽe, est l'objet d'une invention permanente,
comme en tŽmoignent Žloquemment les modifications que subissent tout au
long du temps les symboles et les rituels. Carter considre que la
critique de ces symboles est une critique de nos vies :
[É] we must not blame our poor symbols if they take forms
that seem trivial to us, or absurd, for the symbols themselves have no
control over their own fleshly manifestations, however paltry they may
be ; the nature of our life alone has determined their forms. (The
Passion of New Eve, p. 6) Quelle Žthique ?
La question Žthique engage autant le rapport ˆ soi que le
rapport avec autrui. Quand on dit qu'une chose est diffŽrente ou
distincte d'une autre, on peut toujours demander en quoi elle est
diffŽrente. L'altŽritŽ est un regard
qui se dŽtourne ; elle est lˆ o le message devient lisible,
dŽvoilŽ, dans le franais, la langue et la culture de l'autre, dans
l'Žpoque o les choses changent, o les normes pivotent, o la tradition
des gens et des genres bascule vers autre chose : la libertŽ. Et
quand la langue de l'autre ne suffit plus ; quand cette langue
n'arrive plus ˆ exprimer l'altŽritŽ, c'est dans l'Žnonciation que cette
altŽritŽ s'exprime. D'abord, par une complexitŽ de codage intertextuel
o tous les niveaux s'entremlent et se nouent et deviennent
indistincts. Ensuite, elle se dŽclare comme un recours final, par la
perte de sens et la crŽation d'un Ç non-sens È, vide,
insaisissable, et par une thŽmatique de Ç rien È, de
l'innommable. Cette dialectique nous pousse au-delˆ des limites, et
au-delˆ mme des frontires de la pensŽe identitaire vers une
pensŽe nomade o penser ne sert plus ˆ produire de l'identitŽ mais
devient le travail mme de l'altŽritŽ. Le point d'aventure de cette
recherche s'Žtablit par ce biais, la provocation d'un mŽtissage du mme
et de l'autre. Cette dialectique se transforme, se manifeste comme une
dŽclaration d'amour de l'autre qui arrive ˆ s'observer comme dans un
miroir ˆ travers cet autre qui est ˆ la fois proche et lointain.
Ë la recherche de nouvelles identifications culturelles et
collectives, on dŽfait les frontires, on s'approprie l'autre, sa langue
et sa culture, et on lui dŽclare son amour. Mais alors qu'est ce que
l'amour ? Quelles sont ses manifestations dans ces textes
vagabonds, voyageurs ? La littŽrature d'amour est coprŽsente dans
tous ces textes, par les histoires d'amour dŽclarŽes dans les titres
comme Talking It Over, Love Etc. de Barnes, Love de Carter. Les
histoires d'amour dans les deux Ïuvres sont un combat ponctuel d'unitŽ
et de sŽparation, de violence et de compassion. Dans toutes ces
histoires d'amour ce n'est presque jamais une histoire ˆ deux, il y a
toujours une tierce personne, un amour ˆ trois. C'est aussi un amour
multiple comme dans Ç la parenthse È de A History of the
World in 10 1/2 Chapters un amour o la haine reste coexistante,
prŽsente comme un silence qui tue, un silence qui fait exploser les
mots. Chez Carter, cet amour est
souvent synonyme de violence de corps, un sadisme sexuel et textuel qui
fait toujours pivoter le langage vers l'extrŽmisme et le grotesque. Elle
a d'ailleurs Žcrit un essai sur le sadisme et la folie comme un
dialogue insensŽ entre l'amour et la mort, intitulŽ The Sadeian
Woman : An Exercise in Cultural History L'amour physique devient
viol, castration, dŽracinement des sexes, produit de machines. Le corps
prend toute sorte d'archŽtype dans une transformation qui va dans tous
les sens, qui met le discours dans tous ses Žtats, vrai bric-ˆ-brac, un
chantier o la folie et la raison perdent leur sens ou le corps
dispara”t, se vide, se remplit, se revide et se perd dans le silence du
non-sens, de l'instabilitŽ et de l'insaisissable. O le sujet devient
fluide, ŽphŽmre comme dans un chaos d'origine. Le langage, objet,
devient le centre d'un jeu linguistique jusqu'ˆ sa consommation. Le
texte s'auto-Žlimine, s'auto-construit et renvoit au lecteur ses peurs,
ses craintes. Ce lecteur dŽpasse ses limites, perd son identitŽ, devient
objet hantŽ par le texte et s'apparente ˆ lui dans son jeu
intellectuel. On retrouve ce sentiment de perte et d'absurditŽ dans cet
essai ainsi que dans The Passion of New Eve et ce n'est pas Žtonnant que
ses deux Ïuvres soient Žcrites au cours de la mme annŽe 1977.
AffamŽ, assoiffŽ, frustrŽ, violentŽ, le lecteur se retrouve
au plein milieu de ce jeu sadique, ce jeu d'amour et de haine, de
compassion et de trahison, devient objet/sujet, uni et sŽparŽ de ce
texte fou, parfait, fermŽ et ouvert, plein et inachevŽ.
L'inachvement est en quelque sorte la propriŽtŽ ma”tresse du
processus de ces deux Žcrivains et de la littŽrature contemporaine.
Cette esthŽtique d'inachvement est une louange ˆ l'altŽritŽ propre ˆ
chaque travail littŽraire. Cette notion dŽsigne la trace ou le symbole
mme d'une littŽrature qui s'auto-critique, et qui montre son propre
mode de fonctionnement. Elle se met en statut d'inachevŽ, et en
consŽquence elle adopte une image de l'inexactitude, de l'imprŽcision,
de l'imprŽvision, et de l'imperfection pour Ç tre È dans le
devenir. Une poŽtique d'une
littŽrature d'inachvement est tout simplement une poŽtique d'altŽritŽ
o le mme n'existe pas sans l'autre et vice-versa. C'est dans ces
termes que cette Žtude tente de montrer que le fil conducteur de la
littŽrature contemporaine en gŽnŽral et les Ïuvres de Carter et de
Barnes en particulier est de crŽer l'unitŽ dans l'altŽritŽ ; ou
dans d'autres termes reflŽter, rŽflŽchir et reprŽsenter un savoir qui se
maintient dans l'amour de l'autre. Bibliographie
Barnes, Julian. Metroland. London : Picador, 1980. . Flaubert's Parrot (1984). London : Picador, 1985. . A History of the World in 10 1/2 Chapters (1989). London : Picador, 1990. . Talking It Over. London : Picador, 1992. . Cross Channel (1995). London : Picador, 1996. . Love Etc. London : Vintage, 2000. . Something To Declare. London : Picador, 2002. . In the Land of Pain : Alphonse Daudet. London : Jonathan Cape, 2002. Carter, Angela. Love (1971). London : Penguin, 1988. . The Passion of New Eve (1977). London : Virago, 1982. . The Sadeian Woman : An Exercise in Cultural History. London : Virago,1979. . The Bloody Chamber (1979). London : Penguin Books,1981. . Black Venus (1985). London : Vintage,1996. Bibliographie Žlectronique ATALA, La revue annuelle du LycŽe Chateaubriand de Rennes, NumŽro 2, La Traduction (mars 1999). Barnes and France : Love requited. By BBC News Online's Alex Webb, (Friday 18 January, 2002). ÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑÑ
[1] March, Micheal, Ç Into the Lion's Mouth : A
Conversation with Julian Barnes È, The New Presence, December 1997.
Cet entretien a eu lieu aprs la publication du roman de Julian Barnes
intituled The Porcupine. [2] ATALA, La revue annuelle du LycŽe Chateaubriand de Rennes, NumŽro 2, La Traduction (mars 1999). [3] Carter, Angela, Black Venus [4] Barnes, Julian, Flaubert's Parrot (1984), London, Picador, 1985, p.126 [5] Barnes and France : Love requited, by BBC News Online's Alex Webb, Friday, 18 January, 2002. | |