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L'écriture de soi en pays d'Islam
Sonia Dayan-Herzbrun
Centre de sociologie des Pratiques et des Représentations Politiques
Université Paris Diderot-Paris 7
Directrice de la revue Tumultes
DANS les régions du monde plombées par l'absence de démocratie, les contraintes idéologiques et souvent la censure, la
création littéraire est source d'informations sur l'état de la société et de ceux qui y vivent, mais aussi affirmation de
liberté et geste de résistance [1].
C'est ainsi que l'on assiste depuis quelques années
à une remarquable évolution de la littérature de langue arabe, dans
les pays où l'islam est la religion dominante et où les
lois, notamment celles qui gèrent les rapports interpersonnels et les
relations familiales, sont inspirées de l'interprétation de
l'islam [2]. Certes, il existe une très grande tradition littéraire dans le monde musulman
arabophone : tradition poétique qui remonte à la période préislamique, grandes gestes épiques, comme la geste d'Antar ou
celle de Baïbars [3] et
plus récemment une abondante œuvre romanesque. Il n'y a cependant
pas de tradition ancienne du roman arabe. Celui-ci s'inscrit dans un
processus de modernisation mondialisée qui, depuis quelques décennies,
est allé en s'accentuant. Les premiers grands écrivains de langue
arabe à avoir été lus et traduits en Occident ont souvent
été comparés aux auteurs européens. L'égyptien Naguib Mahfouz l'a été à
Balzac, et le libanais Faris Chidyaq,
à Rabelais, pour son grand récit picaresque La jambe sur la jambe,
écrit à la fin du dix-neuvième siècle. Dans
les pays arabophones où la presse est souvent censurée et l'opinion
peu libre de s'exprimer, ce sont souvent des romans de qualité
exceptionnelle comme le Sharaf d'Ibrahim Sonallah et surtout le bouleversant À l'Est de la Méditerranée
d'Abul Rahman
Mounif, qui nous ont fait connaître, avant même les rapports des ONG
internationales, l'horreur des conditions d'interrogation et de
détention des prisonniers, en particulier des prisonniers politiques,
et les violences extrêmes infligées aux corps des hommes. Quand il
reprend ces thèmes dans son roman à succès, L'Immeuble Yacoubian, l'écrivain égyptien Alaa Al-Aswani ne fait que
rappeler des faits bien connus.
Un chemin s'est donc progressivement creusé, à l'occasion bien sûr du
contact avec les littératures
« modernes » occidentales, qui a d'une certaine manière
standardisé les canons de l'écriture, permettant au
récit de trajectoires individualisées de s'affirmer, alors même que
cette démarche était largement étrangère à
la production littéraire de cette partie du monde. Il restait un seuil
à franchir : celui qui autorise à pénétrer dans
les territoires de l'intime. Un seul précurseur l'avait fait : le
marocain Mohamed Choukri qui, sous l'influence de Jean Genet et de Paul
Bowles qui a été son traducteur en langue anglaise, a raconté dans son
magnifique roman autobiographique Le Pain nu, son
enfance et son expérience de prostitué masculin dans les rues de
Tanger. Mais ce n'est que depuis peu que des romans écrits en langue
arabe ont permis à leurs lecteurs de pénétrer dans l'espace des
femmes. L'un d'entre eux a connu un énorme succès. Il s'agit
du roman de la jeune écrivaine saoudienne Rajaa Al-Sanea, publié en
arabe au Liban en 2005 et traduit en anglais par l'auteur elle-même,
sous le titre Girls of Ryadh (Filles de Ryad) [4].
Ce livre n'est qu'un exemple parmi beaucoup
d'autres de la production littéraire de l'Arabie Saoudite, où il se
publie entre cinquante et cent romans par an, romans dans lesquels sont
abordés sans tabou les sujets les plus variés [5].
Dans la vision anthropologique classique portant sur le Proche et le
Moyen-Orient, comme sur le Nord de l'Afrique, les territoires de
l'intime ont
été longtemps considérés comme impénétrables, et du coup objets de
fantasmes multiples. L'essai classique de Pierre
Bourdieu sur « Le sens de l'honneur », repris par beaucoup
de sociologues et d'anthropologues des mondes arabes et
berbères, met en évidence une « bipartition du système de
représentations et de valeurs », dont l'un des
côtés est représenté par le haram (tabou) – d'où dérive le
mot de harem – qui renvoie au féminin, au
secret, à l'intime, à la sexualité. En fait ces lieux étaient surtout
impénétrables pour les observateurs masculins venus
de l'extérieur, notamment du monde occidental. L'apparition de
sociologues et d'anthropologues femmes, surtout quand, appartenant aux
deux
cultures elles savent comment franchir les frontières et passer d'une
rive à l'autre, a ouvert des portes qu'on imaginait hermétiquement
closes. Je peux en témoigner à titre personnel, mais nombreux sont
désormais les travaux qui illustrent et commentent ce nouveau
contexte. En un sens, le roman de Rajaa Al-Sanea porte aussi
témoignage de cette capacité à faire passer.
Cependant, aussi longtemps que le privé et l'intime restaient cachés
aux regards, ils suscitaient quantités de fantasmes où
l'érotique se combinait avec l'entreprise de domination coloniale. Les
récits littéraires d'inspiration orientaliste (au sens de
l'analyse qu'en a faite Edward Said [6])
et les représentations iconographiques ont donc construit
l'Orient comme stéréotype et comme fantasme. Au-delà des expériences
de bordel des voyageurs comme Gustave Flaubert, on peut se
référer, par exemple, à la littérature érotique de l'époque
victorienne, souvent anonyme, dont un des meilleurs
spécimens est sans doute le récit imaginaire intitulé Une Nuit dans un harem maure [7]. Imaginé dans les romans ou construit dans les studios des photographes [8], le harem fantasmé comme lieu d'enfermement et d'exacerbation érotique, devient accessible,
et les femmes y sont appréhendées comme des « indigènes » colonisées, avec tout ce qu'implique ce statut au
niveau juridique, puis comme des objets qui n'existent que pour le regard et le désir de l'autre.
Le passage de cette condition d'objet (de fantasmes, de
projections, de désirs, de peurs) à celle de sujet agissant nécessite
un premier geste politique majeur, la déconstruction, toujours encore à
l'œuvre, du regard colonial, en particulier quand il porte sur
les femmes. Le chemin a été ouvert par Edward Said, puis bien d'autres
travaux ont suivi [9].
Mais il a fallu qu'ensuite émerge dans la pratique et dans la
littérature des pays arabophones un « je »
individualisé, capable de se dire dans les dispositifs propres à sa
société, et surtout un « je » féminin,
s'autorisant à dire publiquement l'intime en le référant à une ou
plusieurs histoires individuelles. En effet, contrairement à
ce qui se dit ou s'écrit parfois, que ce soit en langue arabe ou en
langue berbère (mais c'est vrai aussi pour le Moyen-Orient non
arabophone, les femmes de ces régions n'ont jamais cessé de dire
l'intime et l'affectif. Mais elles l'ont dit, elles le disent encore, à
travers la poésie et le chant. Lila Abu-Lughod a été une des premières
à le mettre en évidence dans la remarquable
étude anthropologique qu'elle a effectuée chez les Bédouins du désert
égyptien à la frontière de la Lybie. [10]
À ce propos, il faut rappeler qu'en Afrique du Nord comme au proche et
au moyen Orient il convient toujours de distinguer entre plusieurs
ordres
de langage. Trois grandes catégories se détachent ici. Celle d'abord
du langage « frontal », comme le désignait
l'anthropologue Paul Vieille [11].
C'est le langage public, des situations bien codées, qui sert
à dire la norme, le politique officiel. Ce langage est celui des
hommes, ou plutôt des hommes importants, et parfois aussi de femmes
importantes et âgées. Il y a ensuite le commérage ou bavardage, dans
lequel, à l'intérieur de l'espace privé, se dit
l'intime. On est moins dans le registre de la confidence que dans celui
de la diffusion d'informations sur les autres. Le commérage ( gossip)
qui est l'apanage des femmes permet de faire circuler, y compris auprès
de hommes, des informations indispensables mais qui ne
peuvent s'exprimer dans le langage frontal. Il remplit la fonction de
notre presse « people ». Viennent enfin la poésie et le
chant, qui disent l'intime, l'affectif, la subjectivité, mais sous une
forme non pas directe mais symbolisée. Ces symboles sont aisément
décryptés par les auditeurs, car cette poésie se transmet d'abord
oralement, même si on travaille maintenant à la recueillir
et à la transcrire. On a souvent là comme un trop plein d'allusions,
d'images, de métaphores, qui ont longtemps continué à
encombrer les romans qui se publiaient dans cette aire géographique et
culturelle, rendant leur lecture parfois difficile au public
occidental.
Avec Girls of Ryad Rajaa Alsanea rompt avec cette pratique du cloisonnement des langages, et marque de façon éclatante l'entrée
de la littérature de langue arabe/anglaise [12]
dans la modernité globalisée. La convention
sur laquelle repose le roman le montre d'emblée. Il s'agit d'un roman
écrit non par lettres, comme dans la tradition épistolaire des Lettres Persanes ou des Souffrances du jeune Werther,
mais d'un roman écrit par e-mails, c'est à dire par messages
électroniques envoyés à un groupe Yahoo composé d'hommes et de femmes.
Ces messages, d'abord à destination interne, vont
être lus par de plus en plus de monde. C'est l'« objet » de
chaque mail qui tient lieu de titre de chapitre, et chaque mail
qui reprend l'histoire est précédé de commentaires, qui sont autant de
récits des circonstances dans lesquelles le mail a
été écrit, de réponses aux admirateurs et aux détracteurs, mais aussi
de citations de poèmes, de sourates du Coran, de
réflexions d'écrivains occidentaux (parmi lesquels Mark Twain). Tout
ce qui signe la culture hybride de l'auteure est convoqué ici.
L'usage fait du mail n'est pas la simple adaptation (ou
l'actualisation) d'un moyen contemporain de communication qui vaudrait
pour ce qu'a pu
être la correspondance dans la littérature occidentale classique. Ce
qu'on apprend de ce roman c'est l'importance de la communication
virtuelle dans une société comme l'Arabie Saoudite où la socialisation
mixte – en tous cas chez les élites – reste encore difficile
et compliquée, même si les rapports sociaux (y compris les rapports
entre les femmes et les hommes) sont en pleine mutation [13].
En septembre 2009, par exemple, a été inaugurée à Ryad, l'université
mixte
King Abdallah où l'on enseigne les sciences et la technologie. Or la
jeune Rajaa Alsanea a elle-même, comme l'un de ses personnages,
reçu une formation scientifique ( médicale ), et elle a exercé à
Chicago avant de se réinstaller en Arabie Saoudite.
Girls of Ryadh
, qui raconte l'histoire d'un groupe de jeunes filles de
l'« élite » de Ryad à partir de leurs années de formation,
se situe dans ce moment de basculement, de transformation. L'intrigue
tourne donc autour de l'histoire de quatre jeunes filles, issues d'un
milieu
assez homogène, et liées par l'amitié, ainsi que de leur entourage
d'hommes et de femmes : membres de leurs familles, ami(e)s,
amoureux. Chacune de ces jeunes filles possède une personnalité et une
histoire spécifique, et à la fin du roman, aucune d'entre
elles n'est emprisonnée dans un destin qu'elle ne pourrait modifier. À
travers toutes les épreuves qu'elles traversent, elles se
construisent une liberté. Elles se rencontrent souvent, se racontent
les unes aux autres les détails de leur vie et commentent aussi les
événements qui se produisent dans la vie de chacune. Ce récit de
l'intime et du privé, qui est au cœur de la sociabilité
féminine alimente la narration. La grande affaire qui occupe le groupe
des amies au début du roman, où trois ont choisi d'être
étudiantes tandis qu'une seule, la moins jolie, a renoncé à ses études
pour se marier tout de suite, est le mariage. À la fin
du livre, après beaucoup d'épreuves et de chagrins, mais aussi
beaucoup de rires, elles ont découvert qu'elles ne trouveront d'issue
à leurs aspirations que dans le travail professionnel. Chacune d'entre
elles y réussit à sa façon et avec ses aptitudes et sa
formation propre. Le roman s'achève sur une grande fête donnée en
l'honneur des nouveaux diplômés, alors qu'il s'était
ouvert sur une cérémonie nuptiale. Mais l'intérêt du roman réside dans
la multiplicité des détails et des situations
concrètes, dans la description et l'analyse de sentiments auxquels le
regard extérieur n'a pas accès.
On mesure le chemin franchi depuis l'étude remarquable publiée en 1986
par la sociologue américano-saoudienne Soraya Altorki sur les
femmes en Arabie Saoudite [14]
(en fait sur les femmes de l'élite de la ville de Jeddah, une ville
portuaire sur la Mer Rouge qui a la réputation d'être plus libérale
que le reste du pays). Celle-ci montrait que même
éduquées, et pourvues d'une formation universitaire acquise à
l'étranger, les jeunes filles de Jeddah avaient comme premier projet
de se marier, même si elles étaient de plus en plus nombreuses à
entrer dans la vie professionnelle et à vouloir gérer leurs
biens propres. Vingt ans plus tard les femmes que décrit Rajaa Alsanea
ont franchi cette étape. Si elles aspirent toujours au mariage, seul
moyen pour elles d'accéder à la sexualité sans être rejetées par les
leurs, si elles rêvent d'un mariage d'amour, elles
refusent d'y sacrifier leur réalisation personnelle. Mais en un sens
la vie n'en est pour elles que plus difficile. Elles sont prises entre
deux
mondes : celui de leurs mères et de leurs grand-mères, monde de
la réitération des normes et des interdits (que les hommes que
met en scène le roman sont plus rapides encore à intérioriser), et ce
monde « occidental » qui leur arrive par les
médias, et où elles vont étudier (en Grande Bretagne, aux États Unis),
ou même travailler. Sadeem, par exemple part travailler
à Londres dans une banque (HSBC), après une grave déception amoureuse.
Michelle est envoyée comme étudiante, aux
États-Unis. Gamrah est emmenée aux États Unis par son mari qui y
poursuit également des études supérieures. Tous et
toutes ont à gérer les interactions entre les deux mondes. Ils y
parviennent avec plus ou moins de succès, les hommes auxquels on
concède parfois une (ou une maîtresse) occidentale étant nettement
favorisés. Certaines situations deviennent emblématiques de
cette ambivalence. Sadeem regagnant son pays en avion, part se changer
aux toilettes, et quitter son vêtement européen pour se revêtir
un voile, tandis que Faisal, qu'elle a rencontré à Londres et qui
voyage dans le même avion qu'elle, va enfiler sa tenue bédouine.
Inversement Gamrah, toute jeune mariée, irrite profondément son époux,
qu'elle a suivi à Chicago, parce qu'elle ne se résout
pas à quitter son hijab et son manteau long quand elle prend le courage de quitter son appartement pour aller faire des courses, et
qu'elle ne réussit pas à apprendre à conduire. Elle s'adaptera progressivement, mais ce sera pour apprendre l'infidélité de
son mari, amant et amoureux d'une Américaine, mais qui, en l'épousant a cédé, à contrecœur, aux pressions de sa famille.
Les jeunes femmes jouent donc entre les deux mondes. Ce n'est pas pour
autant qu'elles préfèrent l'Occident. Le roman montre au contraire
l'attachement que toutes éprouvent pour le pays d'origine de leurs
pères et sans doute aussi pour l'aisance matérielle dont elles
jouissent. Quand Lamees, par exemple, dentiste comme Rajaa Alsanea,
rentrera avec son mari des États-Unis où elle est allée se
perfectionner dans sa spécialité, elle choisira de porter le hijab
de la manière la plus stricte (y compris chez elle), tout en
ayant un fort investissement professionnel et un mariage heureux. Le
personnage de Lamees correspond à cette nouvelle génération de
femmes qui, en Arabie Saoudite, combinent réappropriation de la
lecture et de l'interprétation de l'islam et affirmation des droits des
femmes [15]. Les
photos de Rajaa Alsanea la montrent également jeune et jolie, mais la
tête
toujours couverte. Les jeunes femmes, mais aussi les jeunes hommes ont
à se débrouiller, à bricoler, entre les règles et les normes
patriarcales dont les femmes plus âgées sont les porteuses et les
gardiennes ( telles les mères de Gamrah, de Faisal, ou de Rashid, le
mari de Gamrah), et les aspirations au bonheur individuel liées à la
modernité. En ce sens le bonheur privé de hommes est aussi
menacé que celui des femmes, par la loi que leur rappellent leurs
mères qui usent et abusent de cette arme terrible qu'est le chantage
affectif ou le chantage à la maladie. Par deux fois, au cours du
roman, un mariage d'amour est empêché par des mères qui jugent que
la jeune fille (pourtant saoudienne) choisie par leur fils n'est pas
d'un lignage suffisamment pur. Ces hommes sont socialement
importants : ce
sont dans l'un des cas un homme d'affaires et dans l'autre un homme
politique. Mais pour ce qui est de leur vie affective et sexuelle, ils
plient
devant leur mère. Ces hommes faibles et passifs « sont les esclaves
des coutumes réactionnaires et des traditions anciennes, même
si leurs esprits éclairés prétendent rejeter ce genre de chose. C'est
le moule dans lequel sont façonnés tous les hommes de
cette société. Ce ne sont que des pions que leurs familles déplace sur
l'échiquier » [16].
Le prix que les hommes ont ensuite à payer est lourd. Rajaa Alsanea les
montre frustrés,
malheureux, en panne de désir vis à vis de leur épouse, parfois même
impuissants. L'impossibilité à affirmer son
désir dans la vie privée n'est, on le comprend, pas sans rapport avec
la passivité politique vis-à-vis d'un régime
autoritaire. Ces hommes qui sont contraints de se marier avec des
femmes qu'ils n'aiment pas, tentent ensuite de se débrouiller tant bien
que
mal : ils prennent des maîtresses, proposent à la femme aimée de
devenir leur seconde épouse, etc. À la différence
des mères, les pères que montre le roman [17] jouent généralement un rôle de
protecteurs vis à vis de leurs filles, et favorisent leur émancipation. C'est ainsi que le père de Sadeem, qui a été
profondément blessée après la rupture de ses fiançailles, lui suggère de partir en voyage à Londres, où elle vivra
seule (dans l'appartement que possède son père), visitera les musées et les bibliothèques où elle dévore les ouvrages de
Freud, avant d'être embauchée pour un temps dans une banque.
Le roman fait donc apparaître les contraintes qu'une société divisée, cloisonnée et hiérarchisée, « une
salade de fruits de classes sociales dans laquelle aucune classe ne se mélange à l'autre », [18] fait peser sur ses membres, et sur leur vie affective et sexuelle. Ces hiérarchies sont
complexes : elles séparent les familles en raison de leur implantation régionale [19],
de
leur position dans un système où persistent des rapports entre élites,
vassaux et clients, de la division irréductible entre
autochtones et étrangers, de l'opposition entre sunnites et chiites.
Ce poids paraît d'autant plus lourd quand la norme
« occidentale » du mariage d'amour entre en rivalité avec
celle du mariage comme alliance sociale, familiale, voire clanique.
Le roman de Rajaa Alsanea raconte ce qui est généralement caché, ou ne
se dit que dans les situations de commérage ou de
plaisanterie. Il dit aussi les transgressions, les détours, les
transformations. L'utilisation des nouveaux moyens de communication est
une de ces
voies détournées, mais qui est de plus en plus empruntée. Tout ce
monde communique par internet et par mobile. Les hommes, par exemple,
s'ingénient à trouver le moyen de communiquer leur numéro de mobile ou
leur adresse mail aux jeunes filles qui leurs plaisent, par
exemple en le collant sur la vitre de leur voiture quand ils voient
passer, dans une autre voiture, une belle, à peine entrevue, qui les
fait
rêver. C'est ensuite aux jeunes filles de faire leur choix et de les
appeler, puisqu'elles voient beaucoup plus qu'elles ne sont vues.
Beaucoup de
rencontres aussi se font par des réseaux internet. On peut parler,
échanger des photos, faire comme si l'on était en présence l'un
de l'autre. Cette communication virtuelle occupe une place
prépondérante dans cette société et dans le roman, et finit par passer
pour une communication réelle. Il est arrivé, par exemple, que des
hommes soient poursuivis pour harcèlement sexuel, seulement pour
avoir téléphoné de façon répétée à une jeune fille à une heure
tardive.
Les jeunes filles ne sont pas soumises. Elles organisent entre elles
des fêtes au cours desquelles elles boivent du champagne. Elles se
jouent des
codes, en s'habillant en hommes pour sortir faire un tour en voiture
et entrer dans un bar. Leur confidente et conseillère, chez qui elles
aiment
se rencontrer, est une enseignante koweitienne, un peu plus âgée
qu'elles, qui a le privilège de vivre seule et d'être
indépendante, alors qu'elle est divorcée et mère d'un fils homosexuel.
Ce jeune homme, Nuri, a d'abord été brutalisé par
son père saoudien qui refusait son homosexualité et le considérait
comme un monstre. Mais sa mère a fini par considérer qu'il
n'y avait rien à faire, que c'était là une épreuve que Dieu lui
envoyait, et son fils est devenu socialement une fille et peut
échapper aux contraintes de la virilité. Cette mutation se marque
symboliquement dans un changement de prénom : sa mère que
l'on appelait précédemment Um Nuri (mère de Nuri) [20]
est devenue pour tous Um Nuwayyir
(la version féminine de Nuri). Elle est mère d'un fils-fille. Le
problème de l'homosexualité de Nuri s'est trouvé ainsi
résolu par l'inversion des sexes. Le lesbianisme, lui aussi conçu
comme inversion, apparaît également dans le roman, à travers
le personnage rapidement entrevu d'Arwa, une étudiante aux cheveux
très courts et à l'allure masculine, qui s'habille parfois en homme
et que l'on a aperçue « tenant par la taille une autre fille, d'une
manière extrêmement suspecte » [21].
On voit ainsi qu'il ne s'agit pas de se résigner, mais plutôt de
passer des accommodements avec les normes. Avec les années qui leur ont
permis de mûrir, avec les transformations sociales en cours également,
les jeunes filles semblent l'avoir compris. Gamrah, par exemple, qui
après son divorce, ne parvient pas à se remarier, ou à être remariée,
parce qu'elle est mère d'un enfant dont elle refuse
de se séparer, renonce au mariage, et en devenant elle-même
organisatrice de fêtes et de mariages, se trouve à la tête d'une
petite entreprise et conquiert son autonomie. Sadeem renonce à sa
passion impossible pour un homme politique qui ne veut, ou ne peut la
prendre
que comme seconde épouse, et accepte de son plein gré d'épouser son
cousin, éperdument amoureux d'elle. Michelle renonce elle aussi
à un amour impossible et devient journaliste, puis productrice à
succès dans une chaine de télévision des Émirats Arabes
Unis. Elle a fait le choix, sans doute provisoire, du célibat, mais a
conquis, elle aussi, son indépendance. Lamees, elle aussi, a choisi un
mariage sans passion, mais heureux, et devient dentiste, comme son
mari et entretient avec lui des rapports égalitaires.
Girls of Ryadh
ne possède pas de grandes qualités stylistiques, même si c'est un
livre qui se lit avec beaucoup de facilité et de plaisir et qui a
connu un très grand succès. Depuis sa parution, d'autres jeunes
écrivaines saoudiennes ont publié des romans sur la vie privée
et intime dans leur société. D'un point de vue sociologique, ces
livres remplissent la même fonction que les romans policiers dans la
littérature occidentale actuelle, qui nous parlent du social et du
politique bien mieux que ne le font les livres dans lesquels se déploie
une grande recherche esthétique et stylistique. Cependant Girls of Ryadh
ne porte que sur un milieu limité, qui est celui dans
lequel a grandi et vit l'auteure : l'élite économique, sociale et
politique de la ville de Ryad. Cette élite, cependant, est
très difficilement accessible aux journalistes et aux observateurs
extérieurs. Soraya Altorki le rappelle. Alors qu'elle-même et sa
famille étaient originaires de Jedda, il ne lui a pas été facile de
pénétrer dans l'intimité des maisons pour y mener
l'observation participante qui a débouché sur la rédaction de sa thèse
de doctorat et de son livre. Le fait qu'elle était une
femme, qui avait suivi des études supérieures rendait les femmes
soupçonneuses à son égard. « Elles esquivaient mes
questions, restant silencieuses ou me livrant des opinions différentes
de celles qu'elle avaient réellement. » [22]
Le roman de Rajaa Alsanea a le très grand mérite de nous faire pénétrer
dans ce
milieu, et de le montrer avec tous les liens qui l'unissent à
l'ensemble de la société saoudienne mais aussi à la diaspora. En ce
sens, il est à la fois d'une grande richesse et d'une grande
sincérité. Cette écriture de soi qui n'est pas strictement
autobiographique mais qui part du vécu d'une jeune femme abolit le
sentiment d'altérité trop souvent évoqué dès lors que
l'on parle des mondes musulmans. Elle nous fait rencontrer de
véritables sujets, qui se débattent avec des situations difficiles
qu'elle nous
permet de comprendre, et avec qui nous pourrions, semble-t-il, nous
lier d'amitié.
[1]
C'est cette idée qui avait servi de fil conducteur au numéro 19 de la revue Tumultes, « La poésie comme geste
politique », Éditions Kimé, décembre 2002, mais elle est présente dans de nombreuses livraisons de cette
même revue.
[2]
Il ne faut pas manquer de noter ici, sans quoi l'on tomberait dans
l'essentialisme, que l'islam a des formes multiples, a connu des
manifestations très diverses dans l'histoire et n'est pas structuré
de façon hiérarchique et pyramidale comme l'est le
catholicisme romain. Tout au contraire c'est l'interprétation et la
jurisprudence qui y ont toujours prévalu. Il n'y a pas
d'interprétation tendancieuse de l'islam, mais seulement des
interprétations, à l'intérieur d'écoles juridiques
différentes et de courants religieux extrêmement différents
également, et dans des conditions politiques et historiques
toujours différentes. La sécularité (Turquie, Tunisie...) est une
des interprétations possibles à l'intérieur de
ce cadre. Les « féministes islamistes » militent pour
l'élargissement (on dit la réouverture) de
l'interprétation.
[3]
Quatre volumes du Roman de Baïbars ont déjà été traduits et publiés aux Éditions Sindbad. Les
suivants sont en cours de publication.
[4]
Rajaa Alsanea, Girls of Ryadh, Penguin Books, 2007.
[5]
Cf. Hassan Ammar, « Écrire pour faire bouger les choses », Courrier International, 7 mai 2009.
[6]
Voir Edward Said, L'Orientalisme (1978), Le Seuil, 2005 ; et Sonia Dayan-Herzbrun (dir.), « Edward Said théoricien
critique », Tumultes n° 35, Éditions Kimé, 2010.
[7]
Ce roman anonyme a été traduit de l'anglais et présenté par Carine Chichereau, Picquier Poche, 2007.
[8]
Voir Malek Alloula, Le Harem colonial, Edition Séguier, 2001.
[9]
Un certain nombre de textes majeurs concernant cette question ont été réunis par Reina Lewis et Sara Mills, dans Feminist Postcolonial Theory. A Reader. Roudledge, New York, 2003.
[10]
Paru pour la première fois en 1986, le livre Veiled Sentiment. Honor and Poetry in a Bedouin Society a finalement été
traduit en français et publié en 2008 aux éditions Les empêcheurs de penser en rond sous le titreSentiments voilés. Tassadit Yacine a recueilli ces poésies dans le monde kabyle, dans L'Izli ou l'amour chanté en kabyle - Paris, MSH, 1987.
[11]
Paul Vieille, La Féodalité et l'État en Iran, Éditions Anthropos, 1975, p. 95-109.
[12]
Comme le font beaucoup d'écrivains africains ou indiens, certains
auteurs des pays arabophones font le choix d'écrire soit en anglais
(ou en français), soit dans un arabe mâtiné d'anglicismes, soit
encore à peu près simultanément dans les deux
langues (ce qui est le cas de Rajaa Alsanea).
[13]
Voir à ce propos Amélie Le Renard,
Styles de vie citadins, réinvention des féminités. Une sociologie politique de l'accès aux espaces publics des jeunes
Saoudiennes à Ryad
, thèse soutenue à l'IEP de Paris, en octobre 2009.
[14]
Soraya Altorki, Women in Saudi Arabia. Ideology and Behavior Among the Elite, Columbia University Press, New York, 1986.
[15]
Voir Amélie Le Renard, « Droits de la femme et développement personnel : les appropriations du religieux par les
femmes en Arabie Saoudite » dans Critique Internationale, n° 46, janvier-mars 2010, « Le féminisme
islamique aujourd'hui », Les Presses de Sciences Po.
[16]
Girls of Ryadh
, op. cit., p. 289.
[17]
Mes propres observations de terrain au Proche-Orient corroborent
cette peinture des rapports père-fille, dont un des meilleurs exemples
dans le roman est celui du rapport d'extrême confiance entre Sadeem,
qui a perdu sa mère alors qu'elle était en bas âge, et
son père qui la soutient et l'encourage dans les circonstances les
plus difficiles. On voit ainsi qu'il est indispensable d'affiner la
notion de pouvoir patriarcal. (cf. Sonia Dayan-Herzbrun, Femmes et politique au Moyen-Orient, L'Harmattan, 2005)
[18]
Girls of Ryadh,
op. cit
, p. 47.
[19]
Les appartenances claniques qui déterminent les mariages dans les
grandes familles et structurent les hiérarchies, se doublent en
Arabie Saoudite d'appartenances régionales (Najd, Hijaz, etc). Le
roman restitue parfaitement cette organisation sociale,
précisée encore dans le glossaire.
[20]
En fonction de l'usage répandu au Proche et au Moyen-Orient qui fait qu'une femme est désignée comme mère de son fils
(aîné, si elle en a plusieurs).
[21]
Girls of Ryadh,
op. cit
., p. 50.
[22]
Soraya Altorki, op. cit., p. 3.
POUR CITER CET ARTICLE
Sonia Dayan-Herzbrun, « L'écriture de soi en pays d'islam », Le Texte étranger [en ligne], n° 8, mise en ligne janvier 2011.
URL : http://www.univ-paris8.fr/dela/etranger/pages/8/dayan-herzbrun.html
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